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    Éloge de l’aspérité

    L’anticonformisme du bureau de l’APA s’expose en diagonale, et en reprise, à l’Espace libre

    21 février 2015 | Fabien Deglise à Québec | Théâtre
    Des objets scéniques atypiques qui veulent déjouer les publics et remettre en question les conventions (une scène des «Oiseaux mécaniques»)
    Photo: Christian Bourget Des objets scéniques atypiques qui veulent déjouer les publics et remettre en question les conventions (une scène des «Oiseaux mécaniques»)

    La tonalité vocale semble perdue dans la gorge, mais le regard, lui, est doux, déterminé aussi. « Ce que l’on fait, c’est se battre contre la “lissité” moderne, contre tous ces conformismes, cette uniformité sociale qui nous empêche d’avancer, qui nous aliène. C’est ça qu’on veut dire. »

     

    Depuis quelques minutes, dans ce café branché du quartier Limoilou à Québec, Laurence Brunelle-Côté, artiste, auteure et performeuse de son état, trace les contours de l’aventure qui l’a conduite, avec son copain Simon Drouin, en ce matin frisquet de février devant un latte et un journaliste. Et quelle aventure : une création atypique, intitulée La jeune fille et la mort, qu’Espace libre, à Montréal, se prépare à remonter la semaine prochaine après un premier tour de piste plus que remarqué en octobre 2012 au même endroit. Suivra de près la reprise de leurs Oiseaux mécaniques, début mars. Deux objets scéniques atypiques pour un combat singulier : déjouer les publics, remettre en question les conventions, varloper l’aliénation mentale, en prenant surtout le temps de bien assembler cet appel à la conscientisation sur des chemins pas trop balisés où souffle sans doute un peu le vent de l’urgence.

     

    Dans les années 60, comme l’ont fait les signataires de la Déclaration constitutive du Nouveau Réalisme, dont Yves Klein, l’homme en bleu, on aurait parlé d’une « nouvelle approche perceptive du réel ». Le bureau de l’APA, nom donné à cette troupe composite derrière les deux oeuvres qu’Espace libre dit vouloir présenter en diagonale, à la charnière de février et de mars, on préfère plutôt parler d’un « atelier de bricolage indiscipliné », une façon de magnifier la liberté de pensée et la mise en présent de l’humanité, de tirer une salve artistique contre l’obsession de la compartimentation des existences, la rectitude, la dictature de l’ordre. Ou quelque chose comme ça. Sans renier les liens avec cette époque lointaine où les situationnistes et les néo-dadaïstes ont connu des beaux jours.

     

    « Ce sont les mêmes inspirations, les mêmes envies, lance en rigolant Laurence Brunelle-Côté, le regard lumineux derrière des lunettes à la monture trop ronde qui lui donne davantage des allures de première de classe que d’artiste habitée en permanence par une douce folie. Il y a des choses des années 60 qui méritent encore de résonner aujourd’hui ».

     

    Programme double

     

    Sur scène, cela donne un ensemble forcément déstabilisant avec une succession d’artistes qui prennent la parole, s’exposent, se rencontrent, entre musique, installation d’objets, projections, le tout sur fond d’exposé oral puisant dans les aphorismes du recueil Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, né dans la revue philosophique française Tiqqun et un manuel scolaire que les spectateurs ont en main pour une lecture dirigée. Ça, c’est La jeune fille et la mort. Esprits trop cartésiens s’abstenir. Les oiseaux mécaniques, qui suit dans ce programme théâtral double, s’accroche à une partition similaire, en prenant la 9e Symphonie de Beethoven, ses quatre mouvements et son univers symbolique comme prétexte à d’autres revendications et contestations des pouvoirs un peu trop établis.

     

    « Nous sommes davantage dans l’expérience que dans le message, assure toutefois Simon Drouin, le sourireconvaincant et sensible, particulièrement lorsque ses yeux rencontrent ceux de Laurence. Ce qui guide ces créations, c’est la volonté de rester connectés sur nous-mêmes, d’être sur scène, sans avoir vraiment envie d’y être, mais surtout d’être nous-mêmes, de ne rien cacher. Laurence est en fauteuil roulant, ça ne se cache pas, ça ! Sur scène, il n’y a pas de personnages, seulement des artistes qui cherchent à se confronter eux-mêmes plutôt que de provoquer les spectateurs. »

     

    La formule a marqué les esprits qui y ont été exposés au Festival TransAmérique (FTA), au Mois Multi, mais également en France et aux États-Unis, où La jeune fille... vient d’être livré à Troy, dans l’État de New York, dans une version surtitrée et partiellement traduite qui pourrait sans doute aller plus loin encore.

     

    « On souhaitait être en dehors de l’industrie de la culture et de ses codes », reconnaît Simon Drouin qui, avec Laurence Brunelle-Côté, avoue ne pas courir après le succès et n’avoir d’autre ambition à ce jour que celle d’être dans l’instant présent pour véritablement exister. « Au départ, cette histoire, ce n’est rien de plus que des jeunes qui souhaitent prendre leur place dans le monde en le faisant avec identité et posture. On ne voulait pas que ça fonctionne, mais on est contents aussi que les gens apprécient. » Sauvage et apprivoisé en même temps par l’auditoire : l’anticonformisme, c’est aussi un peu ça !

    Des objets scéniques atypiques qui veulent déjouer les publics et remettre en question les conventions (une scène des «Oiseaux mécaniques») «La jeune fille et la mort» : esprits trop cartésiens s’abstenir.












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