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    Théâtre

    Position de la guetteuse

    Alexandre Cadieux
    16 septembre 2014 |Alexandre Cadieux | Théâtre | Chroniques
    Un regard qui te fracasse
    Propos sur le théâtre et la mise en scène

    Brigitte Haentjens
    Boréal
    Montréal, 2014, 224 pages

    Nous étions une douzaine de jeunes journalistes et autres passionnés de critique réunis au Centre national des arts pour un laboratoire de réflexion animé par Robert Lévesque. Devant nous, mi-médusée mi-amusée, elle recevait en bloc la masse de nos observations suscitées par son Woyzeck, vu en groupe la veille : « Ah oui… peut-être… je ne l’avais pas envisagé sous cet angle… »

     

    Je me souviens d’avoir été surpris que Brigitte Haentjens ne confirme ou n’infirme pas de manière plus catégorique la véracité de nos interprétations. Le caractère intransigeant que je lui prêtais et la dureté de ses littératures dramatiques de prédilection avaient confusément forgé en moi l’image d’une artiste cérébrale, à l’approche essentiellement intellectuelle. Une conception de l’actuelle directrice du Théâtre français du CNA qui s’est heureusement étiolée avec le temps et dont les quelques derniers résidus ont fini de voler en éclats à la lecture de sa prose claire.

     

    De fait, ses « propos sur le théâtre et la mise en scène » qu’elle nous présente aujourd’hui sous le titre d’Un regard qui te fracasse (Boréal) n’exposent pas un modèle de pensée ou une approche systématisée, outre quelques éléments récurrents, comme ce lent travail en amont avec sa scénographe Anick La Bissonnière. Celle qui dirige la compagnie Sibyllines depuis 1997 définit son travail comme relevant plutôt d’une attention aiguë portée à ce qui se meut chez les interprètes, doublée d’une intranquillité parfois douloureuse sans cesse remise en jeu par une fréquentation quotidienne de la littérature, du cinéma, des arts visuels.

     

    Attentive au dévoilement

     

    Sa position dans la salle de répétition, elle la décrit comme celle d’une guetteuse postée non pas sur une hauteur, mais bien dans la périphérie. « L’ombre permet de se retrancher de la lumière, même si on peut toujours en ressentir la chaleur », exprime-t-elle avec cette délicatesse dénuée de préciosité qui caractérise sa pensée mise en mots. Celle qui se dit dépourvue d’imagination se dit attentive au dévoilement, au jaillissement : « Je m’engage par ce regard. »

     

    Le fracas du titre, ce n’est pourtant pas ce regard-là qui le provoque, mais bien celui que le spectateur porte sur l’oeuvre, et plus précisément sur cette part d’intimité que l’artiste y dévoile, même en restant comme Haentjens hors de scène. Dans les pages comptant parmi les plus impudiques de son ouvrage, la metteure en scène parle d’une violence, d’une rudesse, d’une « sorte de ravage » dès lors que, une fois quittée la salle de répétition, le spectacle se concrétise sur scène : « Le violent sentiment de destruction que j’éprouve semble paradoxal, puisque cette convocation est la raison d’être du théâtre et que, sans le public, l’oeuvre n’atteint pas sa complétude. Mais les spectateurs ont leur liberté, et le rituel que l’on souhaiterait en douce leur imposer n’est pas toujours suivi, respecté. »

     

    On connaissait cette fidélité unissant Haentjens à ses actrices et acteurs de prédilection : Marc Béland, Céline Bonnier, Anne-Marie Cadieux, James Hyndman, Sébastien Ricard… Elle prend ici le temps de décliner avec précision les traits caractéristiques de chacun, tout en mettant en lumière les périls qui guettent les interprètes qui acceptent de descendre dans ces abîmes nommés Müller, Koltès, Kane, Norén, Plath…

     

    Discrètement épaulée par sa conseillère dramaturgique, Mélanie Dumont, Haentjens revient plus largement sur son périple, notamment sa jeunesse française et ses dix années de création collective en Ontario francophone. Tant dans ses réflexions sur sa pratique que sur les liens qu’elles tissent entre les épisodes de sa vie et son parcours créateur, elle entretient partout une sorte de doute, un refus de l’explication causale trop simple qui, loin d’irriter, maintient ouvert le champ des possibles : « Je cherche à convoquer quelque chose d’autre dans une représentation : la mémoire collective ? les ombres ? les anciens ? »

     

    Dans le contexte québécois, les alchimistes scéniques ouvrent rarement avec une telle ampleur la porte de l’atelier. À la suite de Martine Beaulne et de quelques rares autres, Brigitte Haentjens le fait avec générosité, l’écriture semblant délier cette part d’elle qui préfère l’ombre.

    Un regard qui te fracasse Propos sur le théâtre et la mise en scène
    Brigitte Haentjens Boréal Montréal, 2014, 224 pages












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