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    Sans texte et contexte : éloge du muet et du théâtre silencieux

    12 juillet 2014 |Fabien Deglise | Théâtre
    Frédéric Barbusci, à gauche, et Réal Bossé: « En bas, ça va être tout nu, en haut, ça va être dépourvu. »
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Frédéric Barbusci, à gauche, et Réal Bossé: « En bas, ça va être tout nu, en haut, ça va être dépourvu. »

    L’idéal aurait été de ne pas parler, de laisser les dits et les non-dits de la communication non verbale s’installer entre deux artistes spécialistes de l’improvisation et un journaliste attablés dans un café de la métropole. Il y aurait eu une posture interrogative incarnée par un regard insistant et des épaules balancées de manière prévisible vers l’avant. Il aurait pu y avoir un roulement d’yeux, une complicité rapide recherchée dans l’oeil de l’autre, un geste de la main, puis un autre ou, qui sait, le début d’un jeu de mime… Mais non.

     

    Finalement, les mots n’ont eu d’autre choix que de sortir pour évoquer leur absence dans ce drôle de théâtre d’improvisation que se prépare à monter, avec cinq potes à lui, Frédéric Barbusci, dans le cadre du festival hétéroclite Zoofest. La chose a été baptisée Sans texte et contexte. Elle prend l’affiche la semaine prochaine pour quatre soirs au très glauque Café Cléopâtre du boulevard Saint-Laurent à Montréal, étrange établissement qui combine un étage cabaret ordinaire monté sur un autre dédié à la danseuse nue, dans toute sa vulgarité.

     

    « En bas, ça va être tout nu, en haut, ça va être dépourvu », lance en rigolant, devant un bol de café, le comédien Réal Bossé qui, avec Barbusci, Frédéric Forget, Éric Marcoux, Antoine Vézina — et Éric Desranleau à la musique — va être de cette aventure.

     

    La formule ne pouvait être mieux choisie pour résumer l’exercice de style auquel le Nick Beroff de la série télévisé 19-2 a accepté de se frotter dans les prochains jours : sur scène, avec les autres, il va devoir en effet improviser chaque soir sur des thèmes choisis, dévoilés le soir même, sans pouvoir faire usage de la parole. Le public est, lui aussi, invité à ne pas laisser sortir les mots de sa bouche durant la représentation.

     

    « Pas de paroles ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’action », explique Barbusci, qui a eu l’idée de ce genre de spectacle en 2012 en montant huit matchs d’impro qualifiés « d’instables ». Chacun avait sa contrainte : que des solos, que des marionnettes, que des femmes… L’un s’est joué sans mots, avec un résultat plutôt intéressant, selon l’idéateur de la chose, qui a eu envie de récidiver.

     

    Proposition plutôt incongrue

     

    Dans un présent qui surcommunique, qui parle trop, souvent et partout, particulièrement lorsque les mots tiennent dans un texto ou sur le mur d’un réseau social numérique, la proposition est plutôt incongrue, cherchant à ramener l’échange entre des êtres à sa forme primale, à l’origine du monde presque. « Quand tu enlèves la parole, tu n’enlèves pas forcément de l’intelligence et de la sensibilité, bien au contraire », dit Réal Bossé, qui voit dans l’improvisation, qu’il pratique depuis une jeunesse passée à Rivière-du-Loup, un espace nécessaire pour permettre au comédien de « vérifier sa capacité de créer ».

     

    « Aujourd’hui, avec tous les outils de communication à notre disposition, nous communiquons finalement très peu, en nous donnant collectivement l’impression du contraire. Comme pour le projet En ville sans ma voiture [aujourd’hui disparu], ce spectacle cherche aussi à faire réfléchir sur la place de la parole dans notre environnement social en la faisant disparaître un instant. »

     

    Instant ! Barbusci, lui, en promet plusieurs, dans ce culte très présent de l’instantané, du ici-maintenant, qui déplace désormais les foules et fait se multiplier les paroles dans les univers numériques.

     

    « L’offre de spectacles est très forte, dit-il. Il faut créer des événements pour se démarquer. Chaque soir va amener un spectacle différent dont on ne peut pas connaître la teneur à l’avance. Pour en être témoin, il va falloir venir, et surtout être attentif avec les yeux », puisque c’est surtout par là que cette création va se jouer.

     

    Pas question de jaser avec son voisin ou de prendre ses textos pendant le spectacle. Il dit : « On aurait pu appeler ça “Sans texte, contexte et texto”. » Il rigole et ajoute : « Vous connaissez le FOMO [Fear of missing out, la peur de rater des choses lorsqu’on se tient loin des univers numériques] ? Nous, on pratique le JOMO [pour Joy of missing out, le plaisir de rater des choses dans les univers numériques pour prendre part à des phénomènes bien matérialisés sous ses yeux]. »

     

    Et là, forcément, l’interlocuteur a tout pour rester sans mots.


    ***
    Le théâtre non verbal en six mots
     

    Sophron, dit Sophron de Syracuse, est certainement le père fondateur de l’expression scénique du mime. Poète grec, il vivait au Ve siècle avant J.-C.

     

    Marceau, Marcel de son prénom, a fait rayonner la dramaturgie sans mot à travers le monde avec son personnage de Bip inventé en 1947. Avec le temps, le Français a fait apparaître beaucoup de caricatures de lui-même.

     

    Bouche bée est le titre donné à la première expérimentation d’impro sans paroles de Frédéric Barbusci et ses complices. C’était en 2012 dans un petit troquet de Montréal. L’intitulé aurait toutefois pris un autre sens dans le cadre d’un spectacle présenté au Café Cléopâtre, mi-cabaret, mi-club de danseuses.

     

    Second City, l’incubateur de comédiens basé à Chicago, est passé maître dans l’art de monter des spectacles dénués de paroles, et donc plus faciles à exporter sur plusieurs « marchés » en même temps. En 2009, la troupe livrait d’ailleurs son spectacle Rêverie, de l’humour non verbal, en ville, dans le cadre du festival Juste pour rire.













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