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Théâtre: De la nécessité d'aller se faire voir ailleurs...

4 novembre 2003  Théâtre
Shanghaï — Certains puristes ont encore de la difficulté à l'admettre, mais la culture est aussi un marché. De nos jours, la culture ça se vend et ça s'exporte aussi — les «méchants Américains» l'ont compris depuis longtemps en combattant la clause de l'exception culturelle dans les grandes discussions commerciales entourant la mondialisation. Évidemment, on n'exporte pas des productions théâtrales comme on exporte des sapins de Noël ou du blé d'Inde (sic). Mais cela ne veut surtout pas dire que la culture n'est pas un «produit». Et comme il arrive dans tous les types de production, voilà maintenant que des compagnies de théâtre de chez nous se permettent de voir la planète entière comme un marché potentiel. C'est précisément ce qui amène le Théâtre des Deux Mondes (et moi-même dans les bagages de la compagnie) à venir donner une série de représentations de Leitmotiv à Shanghaï après avoir tourné en Europe, en Amérique du Sud, en Russie, en Australie et un peu partout dans le Sud-Est asiatique. Vous avez quelque chose contre?

Surtout que le théâtre est une sorte de parent pauvre sur ce plan, toutes les autres disciplines artistiques (cinéma, arts visuels, performance, danse, littérature, etc.) ayant saisi depuis longtemps l'importance d'aller se faire voir ailleurs! Mais soyons justes: cette ouverture sur le monde n'est pas tout à fait nouvelle. Depuis quelques années, certaines grandes compagnies comme le TNM investissent dans des coproductions avec l'étranger. Le Nouveau Monde a aussi tourné certaines productions en France, tout comme Wajdi Mouawad qui a fait voyager quelques-uns de ses textes jusqu'au Moyen-Orient. Et le Rideau Vert a tout de même fait venir Planchon à Montréal. D'autres, comme l'Espace Go ou le Théâtre français du CNA, favorisent plutôt les échanges, alors que, de leur côté, le Festival de théâtre des Amériques (FTA), le Carrefour international de Québec et le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) tissent tous des liens de plus en plus étroits avec l'étranger. Il arrive même fréquemment que des diffuseurs québécois invitent des productions étrangères (Je suis un saumon, Le Fantôme de Shakespeare, Prophète sans Dieu, etc.) à circuler chez nous dans les grands réseaux de diffusion intérieurs qu'on a, péniblement mais efficacement, mis en place dans tout le Québec. Bravo! Il y a cinq ans à peine, on n'aurait pas pu écrire de telles choses. Je n'en profiterai pas vraiment pour retourner le fer dans la plaie en soulignant que c'est en théâtre jeunes publics qu'on a d'abord investi dans ce secteur, mais la question se pose: pourquoi s'arrêterait-on là?

John Lambert navigue dans les eaux internationales depuis une bonne quinzaine d'années. Comédien de formation, il a été clown au Cirque du Soleil avant de se recycler en programmateur pour le Festival de jazz de Montréal — il s'occupait des spectacles de rue — puis de changer résolument de carrière en prenant la direction des tournées du DynamO Théâtre. Il est devenu depuis l'agent des Deux Mondes pour l'Asie et les Amériques. Les tournées à l'étranger, il connaît: en plus des intérêts des Deux Mondes, il représente aussi ceux du Cirque Éloize, de Michel Lemieux, de Dulcinée Langfelder, de John Burkett et de plusieurs autres. Selon lui, la diffusion des spectacles québécois en Asie n'en est encore qu'à ses premiers balbutiements, même si nos productions y circulent déjà depuis la fin des années 1980.

«Quand on pense à la diffusion des spectacles québécois en Asie, explique-t-il, on fait d'abord référence, vous avez raison, au théâtre jeunes publics. Mais le marché s'élargit de plus en plus. Les productions québécoises sont, par exemple, très recherchées au Japon depuis un bon bout de temps et je suis persuadé que Michel Lemieux y connaîtra beaucoup de succès avec son dernier spectacle, Anima. Par contre, on ne peut pas vraiment parler d'un marché asiatique uniforme: il y en a plusieurs. Les Deux Mondes ont déjà tourné au Vietnam, à Macao, à Singapour, à Hong Kong et en Australie aussi. Chaque fois, je peux vous le dire, il faut aborder les diffuseurs de façon différente pour vendre le spectacle. Mais quand ils voient ce que nous avons à offrir, ils sont enthousiastes parce que nous proposons vraiment un regard, un produit tout à fait différent de ce qui se fait chez eux. Cette visite en Chine nous ouvrira probablement des portes auxquelles nous n'avions même pas pensé dans nos rêves les plus fous: il y a ici 1,3 milliard d'êtres humains. Est-ce qu'on peut vraiment réaliser ce que cela veut dire comme public? Bon, bien sûr, Shanghaï, ce n'est pas la Chine. Mais quand même...»

Sous ses airs de Groucho Marx sans la moustache et les lunettes, John Lambert est un homme pragmatique et convaincant. Il a établi ici des contacts précieux et s'il se permet d'être aussi optimiste quant au développement futur du marché asiatique pour les productions québécoises, c'est qu'il a de bonnes raisons d'y croire. On aura certainement l'occasion d'en reparler...

Au moment où vous lirez ces lignes, le Théâtre des Deux Mondes aura déjà donné la dernière de cette série de six représentations de Leitmotiv à Shanghaï... et toute l'équipe ici en sera à terminer le démontage et à penser aux bagages et aux derniers souvenirs pour les amis. L'expérience est concluante: les Chinois qui ont rempli la salle du China Shanghaï International Arts Festival ont été très touchés par ce qu'ils ont vu, et il est déjà question que la compagnie revienne ici dans un avenir pas du tout lointain. Vendredi dernier, par exemple, la salle était bourrée d'officiels, des programmateurs des provinces avoisinant la région de Shanghaï, qui semblent souhaiter faire connaître un peu partout ici l'approche multimédia qui caractérise la démarche des Deux Mondes et qui n'a rien à voir avec ce que l'on fait en Chine. Une autre preuve que c'est bien en affirmant ses différences qu'on arrive à se faire désirer....

Mais qu'on le veuille ou non, l'heure du retour a sonné. Fini cette surprise constante au détour de chaque coin de rue, cette ville aussi spectaculaire que tentaculaire, ce chantier de construction perpétuel, ces gratte-ciel surréalistes, ces marées de vélos, de piétons, de voitures pressées et de vieux camions; fini aussi ces bouffes à faire rêver pendant des années, ces petites avenues bordées de platanes et farcies de minuscules échoppes dans lesquelles on répète les mêmes gestes depuis des siècles et des siècles, amen. Le temps est venu de replonger dans le froid et dans l'hiver qui arrive...

Michel Bélair est à Shanghaï à l'invitation du China Shanghaï International Arts Festival et du Théâtre des Deux Mondes.
 
 
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