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    On ne sort pas indemne de Visage de feu…

    12 novembre 2013 |Sylvie Nicolas | Théâtre
    Visage de feu
    Texte : Marius von Mayenburg. Traduction : Mark Blezinger, Laurent Muhleisen, Gildas Milin. Adaptation : Joël Beddows et Frank Heibert. Mise en scène : Joël Beddows. Avec : Diane Losier, Lucien Ratio, André Robillard, Joannie Thomas, Réjean Vallée. Une coproduction du Théâtre Blanc, du Centre national des arts, du Théâtre de l’Escaouette. Au Périscope jusqu’au 23 novembre.
    Québec — On ne sort pas indemne de Visage de feu. On ne peut pas. Du premier souffle qui s’échappe des lèvres d’Olga au geste final de Kurt, on demeure rivé à notre siège, captif, pénétré par cet obscur objet qui fait du langage, et de la forme théâtrale, une foudroyante horlogerie de précision. La mise en scène de Joël Beddows transforme la pièce de Marius von Mayenburg en cocktail Molotov. Une explosion et une implosion de signes, d’émotions, de sens qui libèrent des strates de substances.

    Les personnages de Von Mayenburg, dans leur innocence et leur décadence, forment un composite complexe. Issus de la tragédie antique autant que de celle du langage, de la légende urbaine, du conte classique, du roman noir ou du film d’horreur, ils façonnent une famille désincarnée où l’incapacité de voir (père et mère) rejoint le refus de grandir du fils, et le dévorant devenir femme de la fille qui passe par l’actualisation sexuelle. Étranges cousins des jumeaux d’Agota Kristof, Kurt et Olga sont ici les incendiaires de leur naissance et les visages de feu de nos très contemporains désastres humains.

    L’imparable puissance de la production passe par l’interprétation sans faille des acteurs. Du ralentissement volontaire des répliques, à l’accélération du rythme en d’autres temps, de ces moments où ils figent, statuaires ou, au contraire, s’activent, sculptés par la lumière, bras et jambes comme un infini rappel d’œuvres de chair. Réjean Vallée campe un père déconcertant d’immaturité, Diane Losier (dont la voix est un joyau insoupçonné) offre une mère qui déboussole et émeut, Joannie Thomas accouche d’une Olga vertigineuse, éperdument réelle qui trouve son reflet dans ce désarçonnant frère de sang qu’incarne André Robillard avec enfièvrement. Lucien Ratio, amant de service, fils par procuration, s’inscrit naturellement dans cette foulée. La direction d’acteur, on l’aura compris, convoque la mécanique des corps à de très organiques épousailles de niveaux de jeu.

    À la scénographie, Jean Hazel s’est ici surpassé. Sa maisonnette en découpe et sa plateforme par blocs empruntent aux jouets de l’enfance. Table, tabourets et chaises, leur revêtement de faux gazon, transcendent l’accessoire. Il en va de même pour le lointain grésillement, un délicat tic-tac sonore, et pour les lumières, d’une fabuleuse précision.

    Visage de feu convie la forme, le fond, et confère au langage un corps charnel dont les veines charrient un sang chargé de cris. Au sortir, elle nous lègue les secousses de tous les silences.


    Collaboratrice












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