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    Le principe d’incertitude d’Étienne Lepage

    11 mai 2013 |Marie Labrecque | Théâtre
    Le dramaturge Étienne Lepage
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le dramaturge Étienne Lepage

    L'enclos de l'éléphant

    Texte : Étienne Lepage. Mise en scène : Sylvain Bélanger. Production : Théâtre du Grand Jour. Du 14 au 25 mai, à l’Espace libre.

    Avec la reprise de L’enclos de l’éléphant, Étienne Lepage vit ce qui s’avère peut-être la situation la plus intéressante pour un auteur, lui qui, en parallèle, se prépare à lancer Ainsi parlait... au Festival TransAmériques (FTA). Non seulement sa pièce, lancée il y a deux ans au FTA, entame sa troisième ronde de représentations à Montréal et est montée à l’étranger, mais son oeuvre suscite aussi des réactions qu’il n’avait pas prévues.

    Rappelons que le spectacle, monté par le metteur en scène Sylvain Bélanger, s’était construit autour du thème de l’insécurité et d’une idée précise de scénographie. Les deux créateurs se sont notamment intéressés au dispositif panoptique, appliqué dans certaines prisons. Un espace où on peut voir sans être vu, et qui provoquerait le sentiment d’être constamment surveillé, même quand on ne l’est pas…


    Désireux d’écrire un texte qui « se tenait tout seul », l’auteur s’est éloigné de ce projet de départ pendant que son comparse poursuivait sa recherche scénographique. Après la création, les concepteurs ont décidé de sacrifier un dispositif technologique (une caméra et un écran pour chaque spectateur), qui apportait peu au texte.


    Dans la forme finale, « plus achevée », les spectateurs sont toujours placés en cercle, dans des isoloirs, ce qui rompt la communication latérale. « Au théâtre, on ne regarde pas nécessairement nos voisins immédiats, mais on communie quand même à leur présence, à leur façon de réagir. Il y a des masses, parfois, dans certains secteurs : ici, ça rit… Là, ce jeu est brisé. Et on peut donc voir devant soi quatre spectateurs, l’un à côté de l’autre, aux réactions complètement différentes, alors que d’habitude ils ont tendance à s’influencer un peu, à se synchroniser. Ça crée un effet assez intéressant. »


    L’enclos de l’éléphant déroule un intrigant huis clos. Soi-disant pour s’abriter de l’orage, un inconnu (Paul Ahmarani) demande l’hospitalité à un homme (Denis Gravereaux). Un dérangeant intrus qui s’incruste… « C’est un personnage qui ne se connaît pas lui-même, qui ne sait pas exactement ce qu’il veut. Il ouvre la bouche et se laisse entraîner par ce qu’il raconte. Et il finit par aspirer l’autre dans toutes sortes de méandres. »


    Par sa simplicité, le texte reste ouvert aux interprétations. « C’est quasiment abstrait. On parle beaucoup de ce qui se passe au présent, mais il y a peu d’indices sur la société, l’époque. La pièce est tellement simple qu’elle devient métaphorique. Rapidement, les gens ont envie d’y voir un double message. Je voyais cette possibilité en écrivant, mais j’ai fait un grand effort de ne pas faire de choix, de peur de réduire la pièce. Je me suis concentré à juste écrire l’histoire d’un type qui entre chez un autre… Mais les spectateurs s’y projettent. »


    Depuis, L’enclos de l’éléphant a voyagé et son auteur a réalisé que le texte agit comme un révélateur social, selon les éléments mis en avant par la production. « Au Québec, nombreux étaient les spectateurs se demandant quand l’hôte allait se fâcher. Quand va-t-il arrêter de se laisser piler sur les pieds ? » Désir totalement inverse de tolérance à Athènes, a constaté Lepage, dans un milieu progressiste « atterré » par la montée actuelle de l’extrême droite. À la fin du spectacle grec, l’hôte s’était laissé toucher, humaniser par l’« insupportable » visiteur. « Et en Corse, où ils sont très nationalistes, territoriaux, ça crée apparemment une polémique. » Qu’est-ce que ça donnera dans l’autoritaire Russie, où Sylvain Bélanger doit reprendre le spectacle avec des comédiens locaux ?


    Inattendu, cet aspect métaphorique devient la mise en abyme pertinente d’une pièce où l’hôte projette justement ses inquiétudes sur son envahisseur… C’est aussi une illustration, à un autre niveau, du thème de l’insécurité : celle du spectateur, qui multiplie les pistes d’explication devant le comportement de l’intrus, tant c’est déstabilisant de ne pas savoir à quoi s’en tenir. « On est incapable de tolérer l’ambiguïté. »


    L’auteur de Rouge gueule a coutume de laisser le spectateur dans l’incertitude, de ne pas lui donner ce qu’il attend. Par exemple en refusant tout jugement moral sur ses personnages menés par leurs pulsions. Étienne Lepage met en scène des êtres « complètement aveugles à eux-mêmes. Je les trouve beaucoup plus intéressants comme ça. » Ce qui crée un décalage entre leur inconscience et notre perception d’eux.


    Il aime donc jouer avec le public… « Ce qui m’intéresse au théâtre, c’est de fabriquer des expériences, répond-il. Comme auteur, on a souvent envie de dire des choses, directement. Mais moi, j’en suis incapable. C’est lorsque j’aborde les choses par la bande que le texte devient plus riche. »
     

     

    Collaboratrice

    ***

    Fragiles grandes gueules

    La prochaine création d’Étienne Lepage, Ainsi parlait… (à l’Agora de la danse, du 5 au 8 juin), renoue avec la veine provocatrice de Rouge gueule. Un spectacle tissé à quatre mains avec le chorégraphe Frédérick Gravel, dont l’auteur adore les spectacles inclassables, « entre le concert rock et la danse. Je me suis dit qu’il y avait de la place pour mon écriture dans son travail, pour des textes sortis un peu de nulle part. »

    Et si le titre renvoie à une œuvre de Nietzsche, c’est parce que les textes y présentent « un côté destructif », éclairant une convention sociale afin de la briser. Ces monologues touchent tous des « enjeux sociologiques : commentaires, toujours assez douteux, sur le monde du spectacle, la politique, le capitalisme. Je m’amuse, je pars d’une constatation, et je fais exprès de l’amener à une zone extrême et de la rendre inconfortable. »

    S’étalant sur trois ans, la recherche créative s’est bâtie de façon organique à partir des textes, sans rôle distinctif attribué aux deux artistes, qui dirigent ensemble le spectacle. « L’idée n’était pas de faire danser les textes. » Ils ont cherché un langage unique, où les deux formes d’art se compléteraient.

    Un langage fondé sur une « friction » entre les diatribes et la gestuelle. « Les prises de parole sont souvent prétentieuses, fendantes. Mais les mouvements de Frédérick sont remplis de désarroi, souvent maladroits ; ils ont quelque chose de triste. Le mélange de ces deux choses crée l’impression de voir des personnages qui ont une grande gueule, mais qui ne réalisent pas combien ils sont fragiles. »













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