Carmen, grande icône solaire
René Richard Cyr et Daniel Bélanger revisitent Tremblay avec Maude Guérin dans la peau d’une chanteuse messianique
Le Chant de Sainte Carmen de la Main
D’après Sainte Carmen de la Main de Michel Tremblay. Livret, paroles et mise en scène : René Richard Cyr. Musique : Daniel Bélanger. Du 30 avril au 8 juin et du 13 au 22 juin, au TNM. En tournée au Québec en janvier, février et mars 2014.
Extrait du Chant de Sainte Carmen de la Main (mp3)
Sur la page, la proposition semble aller de soi. Pourtant, René Richard Cyr et Daniel Bélanger ont d’abord cherché leur muse ailleurs que dans l’univers de Michel Tremblay, histoire de ne pas se répéter après le succès retentissant de Belles-soeurs. En vain. Pour autant, Le chant de sainte Carmen de la Main ne s’inscrit pas sous le signe de la redite, loin s’en faut.
Montréal, 1976. L’année des Jeux, l’année de Nadia. Et l’année de Carmen. Sirène du country à la langue bien pendue, Carmen rentre d’un stage à Nashville et s’apprête à donner « le plus beau récital western » qui soit dans le bar miteux de son amant, Maurice. Or Carmen ne s’est pas contentée de perfectionner ses yodels ; elle s’est aussi découvert une conscience sociale. Aux laissés-pour-compte de la « Main » venus l’acclamer, elle chante l’espoir, elle chante le courage. Voilà qui n’est pas pour plaire à Maurice, qui trône sur le quartier paumé comme « un rat sur un corps à vidanges ». Carmen doit se taire.
Le chant de sainte Carmen de la Main, qui prend l’affiche au Théâtre du Nouveau Monde le 30 avril, s’ouvre sur un lever de soleil « rouge sang » qui porte en lui tout l’argument de l’oeuvre, c’est-à-dire que Carmen est attendue comme un messie, mais un messie voué à la crucifixion.
Réunis dans une petite salle de conférence du TNM chauffée par leur passion communicative, René Richard Cyr, Daniel Bélanger et, un peu plus tard, Maude Guérin, qui prête ses traits à leur Carmen incendiaire, remontent le fil de cette création commune qu’ils jugent plus risquée encore que la première. Il est parfois dans ce métier des rencontres mémorables. Celle-là en fut une.
«Y paraît que c’est toutes des chansons neuves»
« La première chose que j’ai entendue en lisant le texte, confie Daniel Bélanger, c’est un choeur a cappella aux accents presque liturgiques. L’influence country est diffuse ; il y a des rappels. De la façon qu’on travaille, je compose de mon côté, à partir du texte, et je soumets ça à René Richard. Ça lui arrive de faire le saut », ajoute-t-il en rigolant.
« Ben oui, je réagis tout de suite ! reconnaît l’interprète d’Hosanna. Tremblay, je connais son oeuvre par coeur ; elle m’accompagne depuis tellement d’années. J’ai ma propre musique qui est associée à ses mots. Alors, c’est certain que des fois, avec celle de Daniel, j’ai un choc. Là, je l’appelle… »
« Et il me dit qu’il va me rappeler le lendemain, complète Daniel Bélanger. Et le lendemain, c’est correct, ça a fait son chemin. On construit là-dessus et on avance. J’aime l’approche de René Richard, parce qu’avec lui, les chansons poursuivent la narration, la complètent. »
« C’est pas de la comédie musicale, précise son acolyte. C’est du théâtre musical. Les chansons dévoilent quelque chose, un secret. C’est le contraire d’un numéro chanté qui stoppe l’action en répétant une idée qui vient d’être exprimée. Avec Sainte Carmen de la Main, on partait avec une bonne base parce que la pièce est en elle-même très musicale. Au-delà de l’anecdote country, il y a les monologues, le rythme, les choeurs. » Ces derniers mots, les monologues, le rythme et les choeurs, justement, René Richard Cyr et Daniel Bélanger les prononcent en même temps. On est chez Tremblay ou on n’y est pas !
«Ce soir va être un grand soir»
La pièce originale relève de la tragédie, la truculence jouale en sus. « Belles-soeurs, je compare ça à un magasin de bonbons à une cenne : y’a la rouge, la jaune, la grosse, la p’tite… Avec Sainte Carmen, on est ailleurs, insiste René Richard Cyr. Ça reste du Tremblay, évidemment, mais c’est une proposition plus risquée. C’est noir. »
Pour mémoire, Sainte Carmen de la Main fut créée chez Duceppe en 1976 dans le cadre d’un festival artistique monté en parallèle avec les Jeux olympiques. La pièce fut retirée après trois représentations. S’en trouva-t-il pour s’offusquer de ce que l’on montre à la visite le Montréal des prostituées et des travestis ?
« La pièce s’inscrivait dans une période d’affirmation nationale, rappelle René Richard Cyr. La population était en ébullition. Je regardais les jeunes, pendant le printemps érable, et je retrouvais un peu de ça. Et on a vu comment cette tentative d’envol collectif a été accueillie ! Il y a des échos de ça avec Carmen, je trouve. » Ajoutez le personnage de Maurice, mi-entrepreneur, mi-caïd… En voilà un qui serait fort probablement convoqué à la commission Charbonneau si l’action se déroulait de nos jours.
« À propos de Maurice, signale Daniel Bélanger, la fameuse chanson composée par Carmen qui lui fait craindre que ses clients se prennent en main, on ne l’entend pas. C’est brillant. » De fait, tout ce qui en est rapporté au spectateur tient à la réplique émue de Bec-de-Lièvre, la soeur lesbienne de Maurice. « Carmen a dit des affaires dans ses chansons qui venaient de ma vie, à moé ! A l’a conté mon histoire avec Hélène… pis a l’a dit que c’était pas laid ! A l’a même dit que c’était beau ! », s’exclame-t-elle avant que le choeur reprenne ses paroles. En France, aux États-Unis, on parle mariage gai. Bref, à plus d’un égard, l’âge n’a pas altéré la pertinence de l’oeuvre.
«Le soleil, c’est Carmen!»
Maude Guérin incarne Carmen. Difficile d’imaginer meilleur choix. Voir l’affiche, c’est contempler une évidence : ceintrée dans sa robe moirée, une vipère glissant hors de son corsage, la comédienne défie l’univers du regard. Elle est Carmen.
« Quand a s’approche de toé… t’as l’impression d’être rien. T’as juste envie de l’adorer », s’extasie Bec-de-Lièvre. Difficile, d’incarner une icône ? « Carmen est un personnage intimidant, admet Maude Guérin. Ça m’a fait angoisser. En apparence, elle est tellement solide, tellement déterminée, sans faille. La perfection, c’est pas ce qu’il y a de plus facile à jouer. Et puis, j’ai compris que Carmen doute, et que tout ce que Maurice lui dit, elle l’encaisse, mais ça l’atteint, même si elle continue, même si elle refuse de se laisser abattre. C’est drôle, mais c’est comme ça : le doute m’a rassurée. Je suis pleine de paradoxes », conclut-elle dans un grand éclat de rire.
Maude Guérin retrouve en René Richard Cyr un complice aimé, en témoigne l’oeil brillant avec lequel elle le couve. Ensemble, ils ont créé Motel Hélène, de Serge Boucher, entre autres grands moments de théâtre. Et il y a eu, bien sûr, Pierrette dans Belles-soeurs, femme libre, femme déchue, un rôle dans lequel l’actrice brûlait les planches et dont certaines nuances colorent Carmen. Abandonnée par Johnny, Pierrette contemple l’indigence à la fin de Belles-soeurs. Trahie par Maurice, Carmen connaît un sort pire encore. Dans les pièces de Michel Tremblay, il est rarement aisé d’être femme. En cela, Carmen demeure l’une des figures les plus dramatiques de son répertoire. Peut-être parce qu'elle brille d'un feu fugitif mais intense, il s'agit aussi de l'une de ses plus mémorables.


Extrait du Chant de Sainte Carmen de la Main (mp3)





