Théâtre - Ils sont de retour
Réfléchissant cette semaine aux belles occasions dont nous disposerons dans le prochain mois pour découvrir ou redécouvrir, grâce à de judicieux choix de programmation, des productions dont la création fut marquante, je fus ravi d’apprendre que le périodique électronique Agôn préparait justement un dossier sur la question de la reprise.
Les rédacteurs de cette revue universitaire basée à Lyon et consacrée à l’étude des arts de la scène souhaitent aborder la problématique sous ses angles artistiques, culturels, mémoriels, politiques, économiques… La reprise, écrivent-ils notamment dans l’appel à contributions qu’ils font actuellement circuler, « met en scène une mémoire qui se joue par et dans la représentation et le partage sensible de l’expérience qu’offre et renouvelle chaque soir le spectacle vivant ». En attendant de pouvoir lire la somme des réflexions que l’invitation suscitera, coup d’oeil sur d’essentielles remises en jeu locales.
Deux types à ne pas manquer
S’il les croisait dans la rue, voici deux types que le citoyen bien-pensant tenterait soigneusement d’éviter. Le premier est un jeune bum, appartenant sans aucun doute à ce large groupe subversif qu’on appelle les « casseurs », alors que le second, le loqueteux, eh bien, ça s’entend à sa voix, c’est un étranger…
Pour sa part, l’amateur de théâtre se doit impérativement de profiter de l’occasion offerte pour aller - ou retourner - à la rencontre de David Morin, alias King Dave, et du SDF sans nom qui crache d’un souffle sa douleur dans La nuit juste avant les forêts. Dans des registres dramatiques fort différents, ces spectacles solos tablent tous deux sur des rendez-vous marquants entre personnages et acteurs au sommet de leur art.
Récompensé par deux Masques à la suite de sa création en 2005, le King Dave d’Alexandre Goyette met en scène un grand ado de 20 ans passés qui se voit pris dans un engrenage à la logique presque tribale, soucieux qu’il est de s’affirmer dans un milieu où les affronts doivent apparemment être lavés dans le sang. Humilié à la sortie d’un bar, Dave envisage comme seul avenir proche l’achat du pistolet qui lui permettra de tenir tête désormais à tous ceux qui se dresseraient sur son chemin.
Le grand tour de force de Goyette, auteur et interprète de cette pièce qu’a mise en scène Christian Fortin, consistait à rendre tout de même sympathique ce personnage en s’appuyant sur deux ressorts très habiles : un humour ravageur - certaines répliques me reviennent en tête, des années plus tard - et une progression narrative qui donne accès aux hésitations et aux questionnements du protagoniste, ce qui rend encore plus navrant le fait de toujours le voir au final prendre les mauvaises décisions. Produit par la compagnie L.I.F : T, King Dave tient l’affiche du Prospero du 30 avril au 18 mai ; une adaptation cinématographique signée Podz serait en préparation.
Volcan humain
J’en avais déjà parlé plus tôt cet hiver, avant que ne soit annoncée la reprise du spectacle de la compagnie Sibyllines : aux Ateliers Jean-Brillant, que Sébastien Ricard embrasa en novembre-décembre 2010 dans La nuit juste avant les forêts, je jure qu’on voit encore sur le mur les traces laissées par son incandescente occupation du lieu.
Éruption que ce texte de Koltès, qui débute au moment où se rompent les digues entravant la gorge d’un métèque qui, un soir de pluie n’en pouvant plus, s’accroche au bras du premier venu afin d’enfin parler. Parler à quelqu’un, n’importe qui, se dire soi-même et dire son monde, nommer sa condition d’exclu en une seule et interminable phrase, comme un flot de lave qui bouillait depuis trop longtemps.
Brigitte Haentjens, alors que je la félicitais pour cette mise en scène, m’avait dit : « Ça tient à Sébastien. Je n’ai aucune idée moi-même comment il arrive à faire ça. » Pyromane de mots et de nerfs, Ricard reprend du service ce mardi au 661, rue Rose-de-Lima, jusqu’au 11 mai.








