Règlement de comptes sur fond de fin du monde

Florent Siaud a trouvé le contexte parfait pour un dialogue entre l’Europe et l’Amérique dans la relecture que l’Allemand Heiner Müller a faite des Liaisons dangereuses.
Photo: François Pesant - Le Devoir Florent Siaud a trouvé le contexte parfait pour un dialogue entre l’Europe et l’Amérique dans la relecture que l’Allemand Heiner Müller a faite des Liaisons dangereuses.

En France, là où il est né, Florent Siaud a été metteur en scène, dramaturge ou assistant sur une vingtaine de productions lyriques ou théâtrales. De ce côté-ci de l’océan, nul autre que Brigitte Haentjens, Denis Marleau et Jérémie Niel ont fait appel à ses lumières. Pour sa première mise en scène en sol québécois, le directeur artistique des Son-ges turbulents, compagnie basée à Grenoble, a choisi Quartett, une pièce de l’Allemand Heiner Müller, percutante réécriture des Liaisons dangereuses, le roman épistolaire de Laclos paru en 1782.


« Je me sens à l’aise dans le milieu théâtral québécois, lance Siaud. J’aime son ouverture, sa capacité à accueillir la nouveauté et la relève, à employer les récentes technologies du son et de l’image. Je voulais que cette première production au Québec reflète mon parcours, mon identité et mon imaginaire. Il fallait donc que ce soit un dialogue. Un dialogue entre deux continents, deux cultures, deux visions et deux époques. En ce sens, la pièce de Müller était idéale. J’ai su que j’allais la monter dès que j’ai lu la première didascalie à propos du lieu et de la période : « Un salon d’avant la Révolution française. Un bunker d’après la troisième guerre mondiale. » L’entrechoquement que je cherchais, entre le baroque et le contemporain, entre l’ancien et le moderne, il opère en permanence dans Quartett. »


Dans son équipe de concepteurs, Florent Siaud a voulu autant de Québécois que de Français. « D’un point de vue organisationnel, avoue le metteur en scène, c’est un peu l’enfer. Nourrir un dialogue, mener un seul et même combat avec des collaborateurs qui se trouvent des deux côtés de l’Atlantique, c’est un sacré défi. J’irais jusqu’à dire qu’il y a dans cette entreprise une dose de folie, mais une folie créatrice qui me ressemble et avec laquelle j’ai appris à composer. » Christophe Ouvrard, Nicolas Descôteaux, Julien Robert, Nicolas Bernier et Julien Eclancher ont accepté de se prêter au jeu.

 

Deux femmes


Pour jouer la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, le metteur en scène a fait preuve d’une certaine audace en choisissant deux femmes, et plus précisément deux comédiennes d’expérience : Marie-Armelle Deguy, ex-pensionnaire de la Comédie-Française, et Juliette Plumecocq-Mech, ancienne interprète du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine.


« J’ai fini par comprendre qu’il ne fallait pas, dans ce cas-ci, travailler avec de jeunes comédiennes, explique Siaud. Il me fallait des interprètes chevronnés, dotés d’un caractère bien trempé et, afin de générer une sorte de trouble, pourvus d’une tessiture assez étendue pour suggérer aussi bien le masculin que le féminin. Si j’ai décidé de faire appel à deux femmes, plutôt qu’à un homme et une femme, c’est que la pièce transcende selon moi la question des sexes pour interroger le genre, sa nature fluctuante, insaisissable. En somme, j’avais envie de quitter la dimension terre à terre de l’anecdote pour aller vers le souffle des créatures universalisées que le texte convoque. »

 

Merteuil contre Valmont


Créée en Allemagne au début des années 80, présentée à l’Espace Go en 1996 dans une mise en scène de Brigitte Haentjens, avec Marc Béland et Anne-Marie Cadieux, la pièce est une partition étourdissante, un duel machiavélique, éminemment théâtral, qui s’appuie sur un impitoyable jeu de masques. Siaud compare les personnages à des psychanalystes explorant, d’ailleurs pas toujours avec les meilleures intentions, les tréfonds de l’âme humaine. Il décrit leur fascinante rencontre comme « un règlement de comptes sur fond de fin du monde ».


« Merteuil est nostalgique du passé, explique-t-il. Elle parle continuellement de Valmont tel qu’il a été ou qu’il devrait être. Valmont est davantage dans le présent. Il veut se débarrasser de cette chair qui pourrit, qui se dégrade. Il est hanté par ça. Pour moi, c’est un peu le James Dean de La fureur de vivre. À quoi bon vivre, se dit-il, si je ne suis plus ce bel éphèbe, ce redoutable conquérant ? C’est un bon exemple de ce qui dans la pièce est à mon sens totalement contemporain. Sous Merteuil et Valmont se cachent des enjeux de pouvoir. Ces deux-là pourraient être des dictateurs qui s’affrontent, des titans, des terroristes qui s’imposent mutuellement une vision du monde. »


 

Collaborateur