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Échos de Cohen au théâtre Centaur

30 mars 2013 | Odile Tremblay | Théâtre
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	Palle Granhoj détourne les chansons, change les mots, quitte à en biffer plusieurs devant nous. Tout ça séduit, irrite, intrigue, bouscule.</div>
Photo : Andrew Gryn
Palle Granhoj détourne les chansons, change les mots, quitte à en biffer plusieurs devant nous. Tout ça séduit, irrite, intrigue, bouscule.

Il est imposant, le théâtre Centaur. Rue Saint-François-Xavier, dans le Vieux, sa façade à colonnades s’offre une prestance de notable. Faut dire que le bâtiment est celui de la première Bourse de Montréal, qui ne versait pas dans la bohème. Par-delà ce décalage entre l’architecture du lieu et sa destinée culturelle, un sentiment d’étrangeté m’envahit d’une fois à l’autre. À cause de la faune, si différente de celle des autres théâtres de la métropole. D’où surgissent donc ces têtes ?


Deux solitudes. L’expression est tirée du titre d’un roman : Two Solitudes du Montréalais Hugh MacLennan, publié en 1945, témoin du fossé culturel entre les descendants des premiers conquérants et ceux des seconds. Le Centaur est le rendez-vous d’une communauté culturelle anglophone, avec, dispersés çà et là, quelques Francos, saugrenus par leur rareté même. J’en suis parfois, caillou noir parmi les cailloux blancs. On est loin du melting-pot. Cette ville-là si amochée, faudrait pourtant la redresser ensemble.


Cette semaine, en chronique, mon collègue et ami de La Presse Marc Cassivi parlait des Anglos, grands absents des séries télé québécoises francophones de l’heure. Idem dans la plupart de nos films. Malaise à déplorer, ponts à rétablir, plus chambranlants que les autoroutes suspendues de l’échangeur Turcot. Chaque camp reste de son bord, en attendant que la ville s’écroule avec fracas, sous le sabir du maire Applebaum qui nous réunit quand même, veux, veux pas.


Des carrefours existent. Tenez ! On veut bien s’identifier à un artiste anglo-montréalais, issu de la communauté juive par surcroît, lorsqu’il s’appelle Leonard Cohen. Les vieilles rancunes s’estompent alors par enchantement. On dit aux étrangers, en étouffant un sursaut de fierté : « Le poète du Famous Blue Raincoat est des nôtres. D’ailleurs, le parc du Portugal, à l’angle de la Main et de Marie-Anne, le voit déambuler sous son chapeau, avec ses yeux tristes après traversée du fond des temps. »


C’est lui qui m’a attirée au Centaur cette semaine. Ou plutôt le spectacle Dance Me to the End of On/Off Love, du chorégraphe danois Palle Granhoj. Il entre en scène avec une troupe de danseurs musiciens, tous pratiquant des jeux d’illusionnisme, tout de noir vêtus, en capes d’invisibilité qui disparaissent sous des jets de lumière orientés. Ceux-ci mettent en évidence une tête parlante, des jambes, des pieds, des crânes de mannequins, faisant office de ballons ou de fruits en étalage. Au milieu, la tête chauve du danseur chorégraphe, pareille aux melons qu’il fait tomber, reste seule sur sa boîte noire, visage blanchi, regard ahuri.

 

Fuite en avant


Drôle de show ! On le trouve d’abord iconoclaste. Parce que Palle Granhoj détourne les chansons, change les mots, quitte à en biffer plusieurs devant nous sur de grandes feuilles. Il s’approprie l’univers de Cohen, le viole à sa manière. D’où ce premier élan de protestation jailli du coeur des fans. Ce Danois a raison, remarquez. En écoutant les albums dans le creux de son chez-soi, chacun greffe ses émotions sur celles du poète, les met à sa main, à son goût, à son rêve, changeant les noms évoqués pour leur substituer d’autres plus familiers. Autant endosser franchement le phénomène.


Ces Danois le font, brandissant l’humour jusqu’en ces zones où le poète versait du drame. Palle Granhoj, à sa manière consacrée, crée partout des mécanismes d’obstruction. Les mouvements des acteurs danseurs sont bloqués, les étreintes, impossibles. Le temps s’arrête, un pied dans le vide. Une danseuse est enfermée dans une boîte et les mots de Cohen font écho à sa suffocation. La lueur des chandelles crée de nouveaux jeux d’illusions, qui s’évanouissent aussi.


Le créateur du spectacle a épousé le comportement de Cohen, qui fuit ce qu’il aime pour pouvoir créer, repoussant soudain ses muses vers les ténèbres extérieures. Le spectacle imite ses allers-retours. Certains sketchs tombent à plat. D’autres lèvent. Variations bizarroïdes autour d’un poète et de ses obsessions, en porte-à-faux avec lui ou en concordance d’inhibitions. Excellents au demeurant, ces musiciens sur guitares, percussions, violoncelle…


Les chansons sont au poste, de I’m Your Man à Hallelujah (chanté dans le noir, par respect, clou du spectacle) en passant par Sisters of Mercy entonnée par des femmes au « nous », avec drôlerie, The Tower of Songs aussi. Bien d’autres, mimées ou pas, cassées dans leur structure, histoire de retirer à la poésie tout statisme, de la bousculer, de l’enrober de façon inédite. Palle Granhoj a perdu son ami aux mains du cancer, et ses amours mortes se collent à celles de Cohen sur Dance Me to the End of Love. Plus tard, il signe de ses propres initiales la lettre chantée du Famous Blue Raincoat.


Tout ça séduit, irrite, intrigue, bouscule.


À la fin du spectacle, Palle Granhoj demandait l’autre soir en substance au public : « Comment, s’il vous plaît, joindre Cohen. Avez-vous une adresse ? Un numéro de téléphone ? Une trace d’étoile ? »


Faut le comprendre. Lui et sa troupe se produisent au Danemark et ailleurs. Ils transportent les mots du poète, détournent sa musique, la transgressent, lui rendent hommage. Et soudain, les voici à Montréal, dans un théâtre à deux kilomètres de sa maison, rêvant d’établir un contact, de l’inviter à leur spectacle. Mais où est donc Cohen ? Enfermé en son for intérieur, ici ou ailleurs, faisant obstruction aux élans d’amour. À l’instar des mouvements en rendez-vous manqués de Dance Me to the End On/Off Love. La rencontre semble vouée dans la vie comme sur scène à l’échec. On imagine mal Cohen aller les applaudir. Incognito, peut-être…    

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	Palle Granhoj détourne les chansons, change les mots, quitte à en biffer plusieurs devant nous. Tout ça séduit, irrite, intrigue, bouscule.</div>
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	Palle Granhoj détourne les chansons, change les mots, quitte à en biffer plusieurs devant nous. Tout ça séduit, irrite, intrigue, bouscule.</div>
Palle Granhoj détourne les chansons, change les mots, quitte à en biffer plusieurs devant nous. Tout ça séduit, irrite, intrigue, bouscule.
 
 
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