Geoffrey Gaquère dans la spirale du capitalisme
Le metteur en scène s’attaque à la pièce Amour/Argent du Britannique Dennis Kelly
Texte : Dennis Kelly. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Geoffrey Gaquère. Une production du Théâtre Debout présentée à La Petite Licorne du 1er au 26 avril 2013.
Après Hôtel Pacifique et Enquête sur le pire, deux pièces de Fanny Britt présentées au Théâtre d’Aujourd’hui, Geoffrey Gaquère, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre Debout, jette son dévolu sur Amour/Argent, un texte du Britannique Dennis Kelly, celui-là même à qui l’on doit Orphelins et Après la fin, des portraits de société dont l’humour particulièrement grinçant a su ravir les habitués de La Licorne.
Créée en Angleterre en 2006, la pièce de Kelly s’appuie, tout comme celles de Britt, qui en signe d’ailleurs la traduction, sur une savante juxtaposition d’enjeux intimes et politiques. « C’est un matériau extraordinaire, lance Gaquère. D’abord parce que c’est très drôle, mais aussi parce que ça parle de nous avec une franchise étonnante. Les personnages vivent dans une véritable jungle, c’est-à-dire qu’ils occupent tous une place bien précise dans un système qui s’apparente fortement à la chaîne alimentaire. Qui est-ce qui va manger qui pour pouvoir s’en sortir ? En ce moment, cette question se pose dans tous les secteurs de notre société, dans les grandes entreprises aussi bien que dans les compagnies de théâtre ; elle trouve un écho dans nos vies personnelles et professionnelles, dans nos couples comme dans nos carrières. »
Pour s’arracher à la spirale de l’endettement, mais aussi pour lancer un énième appel au secours, Jess (Marie-Hélène Thibault) tâche de s’enlever la vie. Quand David (Patrick Hivon) découvre sa femme sur le plancher de la cuisine, plutôt que de lui venir en aide, il s’assure, en lui faisant boire de l’alcool, que sa tentative de suicide se soldera par une réussite.
Entre l’amour et l’argent, l’homme a choisi. Bien qu’il ait échappé à la justice, David devra à jamais porter les lourdes conséquences morales de son geste. C’est sur cette note tragique que s’amorce le spectacle également défendu par Benoît Dagenais, Mathieu Gosselin, Danielle Proulx et Isabelle Roy.
« Il est ici question d’argent, explique Gaquère, mais il est surtout question de ce que l’argent dit de nous, de ce qu’il révèle. On voit des êtres humains qui chutent, des individus qui perdent leur humanité et leur dignité. On voit à quel point, quand l’argent entre en ligne de compte, quand il s’immisce dans nos relations amoureuses et familiales, il est à même de faire de terribles ravages, des dégâts énormes. »
Il ne faudrait surtout pas croire que la pièce donne des leçons, qu’elle prescrit des comportements ou encore qu’elle apporte quelque solution que ce soit aux multiples crises économiques actuelles. « Dennis Kelly ne propose aucune réponse, précise le metteur en scène. Il ne fournit aucune explication à cette débâcle et ne détient pas de remèdes miracles pour enrayer les effets pervers du capitalisme que sont l’endettement et la surconsommation. Sans une once de didactisme, il se contente de nous inviter à envisager une certaine remise en cause de ce modèle. Je pense qu’il espère éveiller les consciences, qu’il souhaite que nous nous demandions si un autre monde est possible, une autre façon de concevoir l’existence, loin des diktats de l’économie. Quand Jess s’interroge sur le sens de notre présence sur terre, elle suggère la quête de quelque chose de bien plus essentiel que l’argent. Elle laisse alors le spectateur avec des questions d’ordre philosophique, métaphysique et parfois même religieux. »
Touches surréalistes
En plus d’échapper sur le fond à toute espèce de sermon, la pièce adopte une forme pour le moins inusitée qui nous éloigne elle aussi des sentiers battus et des idées reçues. Alors que la structure temporelle est fortement chamboulée, certains tableaux sont carrément surréalistes. La quatrième scène, par exemple, donne à voir et à entendre un choeur formé par les employés d’une société de crédit, des hommes et des femmes qui décrivent le fonctionnement de cette ingénieuse et terrible machination qui vise l’endettement exponentiel des individus et des ménages.
« Par moments, c’est pour ainsi dire une pièce expérimentale, explique le metteur en scène. Il faut un bon bout de temps avant de comprendre de quelles manières tous les personnages sont liés les uns aux autres, mais aussi à quel point le geste posé par Jess aura occasionné de nombreux et graves dommages collatéraux. Parfois, les situations dans lesquelles les protagonistes se retrouvent sont si extrêmes, si pathétiques, que ça en devient drôle. Il y a là un équilibre très délicat à trouver. C’est pourquoi je considère que c’est du théâtre d’acteurs, au sens où le bon fonctionnement de tout ça s’appuie d’abord et avant tout sur la performance des comédiens, sur l’atteinte d’une certaine vérité. »








