Théâtre - La corne du bonheur

Le texte d’Ionesco, mis en scène ici par Alexandre Fecteau, illustre la montée de l’idéologie, sa progression par contamination et, finalement, le conformisme de masse.
Photo: Vincent Champoux Le texte d’Ionesco, mis en scène ici par Alexandre Fecteau, illustre la montée de l’idéologie, sa progression par contamination et, finalement, le conformisme de masse.

Vous l’entendez sans pouvoir l’identifier, mais ce grondement sourd qui martèle les planches du Trident, c’est le pas résolu qui marque l’avancée du Rhinocéros d’Ionesco sous la direction d’Alexandre Fecteau. On ne se privera pas du plaisir de l’affirmer, on est ici devant une sorte de cheval de Troie qui porte en son ventre une formidable distribution qui opère sur scène telle une bactérie mangeuse de chair.

Fable ou allégorie, le texte d’Ionesco illustre la montée de l’idéologie, sa progression par contamination et, finalement, le conformisme de masse. Dans la lecture qu’en livre Fecteau, le coeur de la cité, c’est le centre commercial avec son comptoir de restauration, sa pharmacie, son gym, ses lieux transitoires, espaces de bureaux et postes de travail, tout cela dans la transparence du plexiglas et de la mise en vitrine. Le zoo est celui de la performance, de l’individualisme et de la consommation. L’emblématique animal, une vitrine mobile où trône une énorme corne de magasinage qui écrase tout sur son passage. L’humain, une espèce menacée. La nuit s’installe peu à peu et les métamorphosés adoptent l’allure des superhéros de bandes dessinées qui s’imposent comme de nouveaux dieux et déesses botoxés, musclés de corps et faibles d’esprit. Triporteur, quadriporteur, fauteuils roulants, Segway, chariot d’épicerie, de nettoyage, on roule sur l’autoroute de l’uniformisation.


Trame sonore et costumes forment une garde rapprochée, et les éclairages, éblouissants en ouverture, sournois dans la scène de la métamorphose, cèdent le pas à la nuit des longues cornes qui s’installe à demeure.


Délicieux personnages


Le bonheur ici loge dans chaque personnage que campent les acteurs : la délirante dame Boeuf de Bastien, la nuancée Daisy de O’Farrell, le singulier Papillon de Vallée et le très flexible Botard de Gagnon. S’ajoutent à eux la Dudard de Côté et la ménagère de Bradet, deux convaincants satellites féminins déviant de leur axe. On ne peut passer sous silence le « syllogique » logicien de Bissonnette et sa très éloquente équation de la corne par le cornet de crème glacée, et on doit applaudir à la métamorphose du Jean de Déry qui combine l’intelligence du jeu à l’acrobatique obsession du culte du corps. Reste Béranger, un rôle qu’endosse Gamache avec constance, authenticité et sensibilité. On y croit.


Le Rhinocéros du Trident plante ses multicornes dans le corps du consumérisme et ses courroies de transmission. Une merveilleuse mutation.

 

Collaboratrice