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    Théâtre - À chacun ses spectres

    Alexandre Cadieux
    12 février 2013 |Alexandre Cadieux | Théâtre | Chroniques
    Il demeure honteux que nous ne disposions pas, dix ans après sa parution, d’une traduction française de l’important ouvrage de Marvin Carlson intitulé The Haunted Stage -The Theatre as Memory Machine. Dans cet essai primé, l’érudit professeur de la City University of New York s’efforce de démontrer que tout événement théâtral est peuplé de multiples fantômes qui conditionnent la réception du spectateur, que celui-ci en soit conscient ou non.

    Carlson illustre à l’aide de nombreux exemples le fait que, de la tradition la plus archaïque au plus récent bricolage postmoderne, le théâtre récupère et recycle : textes, conventions, comédiens, lieux, etc. Ainsi, dans la mémoire du spectateur, chaque interprète porterait en lui tous les rôles qu’il a joués, tout comme chaque personnage contiendrait tous les acteurs lui ayant donné vie. Chaque salle, chaque scène reste habitée par les spectacles auxquels nous avons assisté, le tout formant un fonds mémoriel susceptible d’être réactivé dans le présent de chaque nouvelle représentation.


    Par ses multiples applications et son appel à des forces mystérieuses, l’analyse de Carlson ne manque pas de stimuler l’imaginaire. Cela fait presque peur.


    Une présence fantomatique


    J’ai croisé quelques revenants vendredi soir dernier, alors que, pour la seconde fois de ma vie, je me rendais au 661, rue Rose-de-Lima, un ancien bâtiment industriel du quartier Petite-Bourgogne converti en espace de création contemporaine. Avec sa mezzanine, ses poutres et arches d’acier, ses carreaux dépolis aux fenêtres et sa relative obscurité, le lieu sécréterait, même sans théâtre, son lot d’apparitions.


    Flottent encore dans un coin les traces d’une présence incandescente, d’une âme en peine qui, n’en pouvant plus, avait choisi de livrer d’un long souffle toute une vie d’homme seul dans un Paris bouché de partout. C’est l’âme du jeune beur de La nuit juste avant les forêts de Koltès, fusionnée à celle d’un Sébastien Ricard halluciné qui avait livré là ce monologue d’une seule phrase courant sur des dizaines de pages en novembre-décembre 2010, sous la direction de Brigitte Haentjens.


    Plusieurs fois lors de ma visite de la semaine dernière, mon regard fut attiré vers ce coin où Ricard embrasa l’air il y a plus de deux ans. Le SDF de La nuit… aurait été à sa place, un désoeuvré parmi d’autres, eût-il échoué dans le crasseux refuge servant de cadre à la pièce Les bas-fonds de Maxime Gorki. Voilà ce qu’on jouait vendredi dernier, dans une adaptation du metteur en scène René Migliaccio qui gardera l’affiche jusqu’au 23 février.

     

    Galerie de damnés


    Ce furent mes premiers Bas-fonds. Aucun spectre de la production encensée du Théâtre du Nouveau Monde montée par Yves Desgagnés en 1994 ne m’habite. Le regretté Jean-Louis Millette y tenait le rôle de Louka, l’étranger venu bouleverser l’existence d’une galerie de damnés, prostituées, tire-laine, petits escrocs et autres désargentés. En 2013, le rôle s’est féminisé : adoptant un jeu inspiré de techniques orientales, Louise Boisvert renforce l’aspect céleste de cette personnification de la sagesse que nul autour ne sait écouter.


    Metteur en scène et pédagogue, Migliaccio amalgame en effet dans sa direction d’acteurs expressionnisme et formes traditionnelles japonaises, créant ainsi une approche corporelle qui, combinée aux maquillages, arrache les personnages à la psychologie sans pour autant en sacrifier l’humanité. Une proposition rare de renouvellement du jeu, qui nécessiterait par contre la mise sur pied d’un réel programme d’entraînement : rares sont en effet les comédien(ne)s qui maîtrisent ici réellement la méthode, ce qui cause bien des disparités dans l’interprétation d’ensemble.


    Parmi les protagonistes des Bas-fonds, il y a un Acteur à la santé mentale fragile, à « l’organisme empoisonné », qui ne semble plus faire la différence entre ses rôles passés et sa véritable existence. À la fois digne et ravagé dans la version qu’en propose Grégoire Cloutier, il évoque Hamlet, sans doute la plus grande oeuvre hantée du répertoire occidental. La version de la pièce de Gorki proposée par la Compagnie de la Lettre 5 ne se termine pas par le meurtre du mécréant ni par la fuite de l’antihéros : ce qui scelle le tout pour tous et marque tristement la fin, c’est le suicide de l’Acteur. À méditer, entre deux séances de traduction de The Haunted Stage.













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