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    D’une reine Christine à l’autre

    Odile Tremblay
    24 novembre 2012 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques

    C’est le visage magnifiquement éclairé de Greta Garbo que je revois, à l’heure d’évoquer la reine Christine de Suède. Dans le film de Rouben Mamoulian (1933), la Divine, Suédoise elle aussi, mais parlant anglais à l’écran - il faut ce qu’il faut -, était libre et belle en souveraine du XVIIe siècle. À la fin du film, un gros plan sur son visage nous la montrait à la proue du navire l’emportant vers l’exil. Christine n’avait pas envie de crier « Je suis le roi du monde » façon DiCaprio sur son Titanic. Et pour cause : roi, elle l’avait été - son père voulait un fils et lui donna le titre masculin -, mais ne l’était plus, ayant abdiqué. Une mystérieuse mélancolie voilait les traits parfaits de Garbo, cheveux au vent, filant plein Sud vers sa liberté, son destin nébuleux. Le royaume de Suède semblait s’effacer de sa mémoire.


    Dans le film de Mamoulian, romancé à souhait, Christine se déguisait en garçon pour rejoindre son amant dans une auberge. Il n’y était pas question d’amours saphiques, mais de liberté de moeurs hétérosexuelles. On ne badinait pas avec ces choses dans l’Amérique des années 30. Fallait lui arranger le portrait, à cette reine bisexuelle. Acceptables, les amants. On taisait ses maîtresses.


    Dans la vraie vie, on la disait laide, petite, avec un long nez crochu, lui reconnaissant tout de même de beaux yeux bleus au regard perçant. Garbo allait l’immortaliser sous ses traits sublimes. Qui voulait au cinéma d’une reine laide ?


    J’aimais lire sur la vie de cette souveraine qui avait attiré Descartes à sa cour pour mieux éclairer son esprit, et finit par s’expatrier à Rome, convertie au catholicisme sans abdiquer sa liberté pour autant. Fallait-il que le luthéranisme ait été étouffant pour que le catholicisme lui soit apparu comme une voie de délivrance. Cette reine Christine, intellectuelle, libertaire, amie des arts, des Lumières, polyglotte prônant la paix et la faisant régner, adepte de la chasse à l’ours, jurant comme un charretier dans sa Suède luthérienne, était moderne avant la lettre, fascinante et farfelue.


    Le mouvement féministe a longtemps élevé aux nues cette femme allergique à tous les carcans, dont celui du mariage, qui troqua son sceptre pour vivre à sa guise en Italie ou ailleurs, au grand scandale des bien-pensants. Elle avait également à peu près ruiné la Suède et transporté une partie de ses trésors en quittant le pays. À charge de revanche, sans doute. Nulle n’est parfaite.


    Alors, l’autre soir, au TNM devant la pièce que Michel Marc Bouchard, au texte, et Serge Denoncourt, à la mise en scène, ont consacré à cette Christine de Suède auréolée de légende, je songeais à quel point chaque créateur se nourrit de lui-même et des codes de son époque pour adapter la vie d’un personnage historique. Bouchard a d’abord écrit un scénario, fort documenté, sur cette reine-là, qui sera porté à l’écran par le Finlandais Mika Kaurismäki (on attend le film en 2014). La pièce Christine, la reine garçon a suivi.


    Céline Bonnier, vrai caméléon, est sublime dans ce rôle-là, éblouissante d’énergie, enlaidie pour mieux se coller au personnage, plaquant ses beaux cheveux sur son crâne, sans maquillage et sans apprêts, même un peu tordue pour les besoins de la cause. Seule l’affiche du spectacle restitue l’actrice belle, très maquillée et sophistiquée, jouant du contraste avec la pièce. Aujourd’hui du moins, une femme a le droit d’être laide, sur les planches en tout cas, et lesbienne par-dessus le marché. Ai-je dit qu’il s’agissait d’un des meilleurs spectacles du TNM : décors, costumes, mise en scène, jeu, texte ? Bravo !


    Mais c’est Michel Marc Bouchard que j’entendais en filigrane. Il aurait pu dire : « La reine Christine, c’est moi ! », comme Flaubert le fit pour Madame Bovary. Uniquement homosexuelle, cette fois. Et la Suède d’antan a de ses allures du Québec d’aujourd’hui !


    Sa reine Christine s’en prend à un peuple qui ne sait pas lire mais seulement calculer. Elle attaque la culture du divertissement, appelle à un niveau de conscience supérieure, à une curiosité scientifique, philosophique et artistique plutôt qu’à la culture du ragot. À la paix plutôt qu’à la guerre. Michel Marc Bouchard s’adresse à son peuple par sa voix. Puisse-t-il être entendu !


    On songe qu’aujourd’hui la reine Christine prendrait le bâton de pèlerin pour promouvoir l’art, la finesse et l’intelligence, pour inciter à une éducation de qualité, à l’ouverture d’esprit, aux oeuvres de subtilité, qu’elle défendrait même, un coup parti, un certain cinéma de création menacé par ceux qui ne savent que calculer. Sauf qu’elle a fini drop-out, cette reine de Suède. Après s’être battue pour le bien commun, Christine, trop brimée, vira donc capot et choisit son bien-être en adoptant l’errance. Espérons qu’elle se sentirait moins seule désormais et monterait au front avec ses semblables en choisissant le combat collectif. J’entends Michel Marc Bouchard le souhaiter aussi. Après tout, le passage du temps devrait servir à quelque chose : améliorer le monde, par exemple. Voeux pieux, je sais, mais c’est si important de rêver.













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