Théâtre - Fait divers d’un monde sans repères
Texte : Ewald Palmetshofer. Traduction de l’allemand: Laurent Mulheisen. Adaptation: Éric Noël. Mise en scène: Gaétan Paré. Une production du Théâtre de la Pacotille présentée aux Écuries jusqu’au 3 novembre.
Prenons un fait divers, un drame familial pas plus sordide qu’un autre. Il se trouvera des clairvoyants pour dire que le drame était télégraphié, des aveugles qui affirmeront qu’on n’aurait jamais pu se douter qu’une tragédie couvait dans la maisonnée. La fameuse question « Que s’est-il passé dans son cerveau au moment précis où… ? » sera inéluctablement posée. La vertigineuse réponse proposée par le dramaturge autrichien Ewald Palmetshofer et le Théâtre de la Pacotille, accueilli en ce moment aux Écuries, jette un éclairage d’une cruelle lucidité sur notre monde désenchanté.
Elle, amoureuse déçue, lui, employé sans envergure : ils sont frère et soeur. Coincés pour une soirée entre des parents hors du coup et un couple d’anciens amis gnangnans, Dani et Mani vont s’étouffer dans leur rage, seuls qu’ils sont dans une société où les balises morales ne semblent plus exister. Pour donner forme à leur désarroi, ils tentent l’explication mathématique et géométrique, tâtent aussi de la métaphysique, tout pour essayer vainement de résister aux seules logiques économique et géopolitique dont on les abreuve.
L’ambition de la forme dramatique développée par Palmetshofer, dont l’alternance entre dialogues crispés, précisions narratives adressées au public et longs monologues confidentiels construit une architecture de la solitude, n’a d’égale que sa rigueur. Assez intransigeantes, la forme scénique et la direction d’acteurs proposées par Gaétan Paré insistent sur l’isolement des personnages, le vide de leur existence et leur colère qui crépite, parfois au détriment de certaines nuances que le texte laisse poindre.
Espace assez épuré, chaises blanches, plantes en plastique, costumes à la limite du quétaine : Paré poursuit dans une lignée esthétique qu’il avait notamment déployée dans sa mise en scène du Moche de Marius von Mayenburg en 2010. S’il a su guider avec panache les acteurs dans cette partition difficile, certains éléments de sa grammaire de mise en scène, comme les chutes répétées des corps et les douches d’éclairage lors des monologues, semblent encore un peu coincés dans un formalisme qui gagnerait peut-être à respirer davantage.
Tout cela peut ici, à la lecture, sembler désincarné ou hermétique. Outre l’adaptation québécoise assez crue et rythmée que signe Éric Noël, c’est l’interprétation d’ensemble, calibrée au quart de tour, qui assaille et maintient tout du long le spectateur sur le fil du rasoir. En frère et soeur, Sébastien Dodge et Ève Landry mènent une distribution sans faille que complètent Monique Spaziani, Normand Daoust, Sophie Cadieux ainsi que Dany Boudreault, dans un contre-emploi étonnant.
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