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Théâtre - Faire peur au monde

23 octobre 2012 | Alexandre Cadieux | Théâtre
Aux seules Écuries, on a programmé cette saison un vampire, une momie, un meurtre annoncé et un corps en morceaux dans dix valises. De jeunes compagnies ressuscitent le Grand-Guignol alors qu’une autre nous a invité à séjourner au Camp horreur. Phénomène de mode ou inscription dans une longue filiation que cet engouement pour l’horreur et le macabre ? À dix jours de l’Halloween, allons-y voir.

Dès l’Antiquité grecque se tisse le lien entre la représentation théâtrale et le sentiment d’horreur suscité chez son public : la purgative catharsis agirait à travers ce mélange de pitié et de crainte qu’éprouverait le citoyen devant le cheminement inéluctable du héros vers son destin tragique.


La terreur aussi se manifeste : selon la légende, l’incarnation en scène des Euménides, démones formant le choeur de la tragédie éponyme d’Eschyle, causa tout un émoi dans l’assistance lors de sa première représentation. Autre grande source d’effroi, riche en violence et en assassinats, le théâtre shakespearien fut aussi un lieu habité par quelques sorcières.


Si l’hégémonie du théâtre classique occulte l’existence d’un sanglant théâtre fort populaire dans une France encore sous le choc des massacres des guerres de religion au XVIIe siècle, l’horreur comme genre littéraire s’affirme au XIXe siècle, avec le roman gothique (Dracula et Frankenstein en tête), le romantisme (Les fleurs du mal où rôdent vampires et succubes) et un engouement populaire pour le fait divers sanglant qui nourrira une dramaturgie particulière.


Durant l’âge d’or du Théâtre du Grand- Guignol (1897-1963), on joue sur les peurs de la Belle Époque, comme la violence urbaine ou encore la fascination morbide exercée par les jeunes sciences que sont la psychiatrie et ses asiles de fous ou l’anthropologie et ses cannibales. Le tout évidemment servi à grand renfort d’effets spéciaux sanguinolents ; les évanouissements, dit-on, étaient nombreux dans cette salle parisienne. Le développement du cinéma et le dévoilement public des horreurs nazies viendront précipiter la déchéance de ce type de divertissement scénique.


L’horreur s’incarne aujourd’hui dans un vaste spectre de formes allant des comédies musicales kitsch comme The Rocky Horror Picture Show aux esthétiques contemporaines parfois riches en hémoglobine comme celle du Flamand Jan Fabre ou encore des Catalans de la Fura dels Baus.


À Montréal, le Grand-Guignol compte encore quelques admirateurs qui insufflent un peu de vie à ce cadavre plus très frais. « On s’est d’abord intéressés aux textes originaux, mais on s’est vite rendu compte que cette dramaturgie était désuète, qu’une transposition moderne s’imposait », raconte Louis-Philippe Labrèche, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre de l’Entonnoir. La compagnie propose dès demain et pour quatre soirs la seconde édition de son cabaret Grand-Guignol, présenté au Théâtre Mainline. « Je ne cherche pas à épouvanter le spectateur, mais plutôt à brasser les tabous et les peurs de notre époque. » Pour écrire de nouvelles scènes, l’équipe a trouvé dans les nombreuses annonces de la fin du monde, les sectes et les figures messianiques contemporaines un terreau fertile.


Avec son enfilade de numéros flirtant avec les références, l’humour noir et l’actualité, l’Entonnoir ne prétend pas offrir autre chose qu’un divertissement, ce qui n’exclut pas une certaine recherche : « Un cabaret, c’est l’occasion de travailler sur plusieurs petites formes, d’expérimenter différentes choses tout en créant une relation particulière avec le spectateur, invité à se restaurer sur place, mais aussi directement interpellé par notre maître de cérémonie, jouant ainsi sur le plaisir et le malaise de l’interaction. » Le jeune diplômé en théâtre de l’UQAM, qui s’avoue grand admirateur du metteur en scène Romeo Castellucci, travaille également à une adaptation scénique du roman Le moine de M.G. Lewis (1796), chef-d’oeuvre du roman gothique vénéré par Antonin Artaud et André Breton.


Labrèche croit qu’on peut difficilement avoir encore peur au théâtre : l’illusion scénique lui paraît trop palpable, les conventions imitatives trop facilement assimilées par le spectateur. Le constat est le même chez la dramaturge Rébecca Déraspe : « Le paradoxe est intéressant : le théâtre, art de l’espace et de l’instant partagé, échoue désormais à créer la terreur alors que le cinéma, qui passe par la médiation de l’écran, a développé un arsenal d’une grande efficacité. » Formant avec la comédienne Mellissa Larivière et le scénographe Vincent de Repentigny un trio baptisé Endoscope, Déraspe bénéficiera cet hiver d’une résidence de création offerte par les Écuries. Le projet : faire peur au monde.


« Vincent a conçu une scénographie immersive, où les spectateurs seront entassés dans un espace clos. On compte travailler moins sur l’illusion que la suggestion, en dévoilant le contexte théâtral et en abordant par le texte certaines situations limites », explique Rébecca Déraspe. Sans trop en révéler sur ce projet encore en chantier et baptisé Ceci est un meurtre, disons qu’il a pour l’instant des allures d’expérience sociale où l’humour ne sera pas exclu, mais dont le propos principal sera centré sur la peur de l’Autre, de ce voisin inconnu et pourtant tout proche, à portée de main dans le noir…


Chose certaine, Endoscope et le Théâtre de l’Entonnoir, bien qu’oeuvrant dans des registres distincts, perpétuent cet ancrage de l’horreur théâtral dans les craintes habitant la psyché collective de leurs contemporains, une constante historique que chaque collectif tente de renouveler à sa manière.

 
 
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