Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Théâtre - Quelques mains tendues

    Alexandre Cadieux
    2 octobre 2012 |Alexandre Cadieux | Théâtre | Chroniques
    Alors que, marchant dans la rue, je réfléchissais récemment à la volonté affichée du gouvernement Marois d’ouvrir des espaces de dialogue avec la communauté anglophone, mes yeux se sont posés sur l’affiche annonçant August, An Afternoon in the Country, la production inaugurale de la nouvelle saison du Centaur Theatre. Sous le titre apparaissent les noms des principaux maîtres d’oeuvre de la production : « By Jean-Marc Dalpé/Translated by Maureen Labonté/Directed by Harry Standjofski ». En voilà trois qui oeuvrent depuis longtemps avec un pied de chaque côté de la brèche linguistique.

    Le premier, acteur, dramaturge et traducteur, est originaire d’Ottawa et a été formé à Québec avant d’aller faire sa marque à Sudbury au sein du Théâtre du Nouvel-Ontario durant les années 1980. La deuxième, traductrice et professeure franco-montréalaise, fit toutes ses études en anglais avant d’aller vivre 20 ans en Ontario puis de revenir enseigner à l’École nationale de théâtre. Le dernier, acteur montréalais bilingue qui s’illustre également comme auteur et metteur en scène, nous a récemment offert une belle version scénique de L’homme invisible/The Invisible Man du Franco-Ontarien Patrice Desbiens.


    Ce sont des passeurs, de nécessaires contrebandiers de biens culturels. Grâce à leur travail, combiné aux initiatives de quelques autres, le mur étanche divisant les scènes francophone et anglophone à Montréal s’effrite par petits éclats. Des mains se tendent au-dessus du fossé et des invitations sont lancées, ébranlant un peu la frilosité du public et des médias à l’égard de celui d’en face.


    On savait déjà que le Théâtre de la Manufacture goûtait particulièrement les écritures anglo-saxonnes. Lorsque Denis Bernard a pris le relais de Jean-Denis Leduc à la direction artistique, ce désir de rencontre s’est concrétisé sous la forme d’initiatives ponctuelles visant à accueillir à La Licorne un nouveau public : représentations spéciales surtitrées en anglais, accueil de compagnies bilingues comme Porte-Parole, spectacles présentés à la fois en version anglaise et en traduction française, etc. « Se rencontrer, c’est s’exposer au choc des idées, des valeurs », écrit Denis Bernard sur le site Web de La Licorne. Voilà quelqu’un qui s’engage fermement en ce sens.


    Sur le boulevard Saint-Laurent, frontière symbolique, le Playwrights’Workshop loge du côté est ; on soupçonne Emma Tibaldo d’avoir elle aussi le coeur qui penche vers le versant francophone de la ville. L’organisme qu’elle dirige, qui fêtera l’an prochain son 50e anniversaire, organise annuellement une retraite d’écriture et de traduction de textes dramatiques canadiens à Tadoussac, occasion rêvée pour discuter de création et de sensibilité linguistique. De plus, Tibaldo anime une compagnie dont le mandat est tout à fait unique dans notre paysage : chaque année, son Talisman Theatre monte le texte d’un auteur franco-québécois en traduction anglaise. De gros noms comme Michel Marc Bouchard et Daniel Danis, mais aussi des jeunes, comme Marilyn Perreault et Sarah Berthiaume. Les représentations de The Medea Effect (L’effet Médée) de Suzie Bastien débute la semaine prochaine à La Chapelle.


    Trimbalé dans tous les coins du Canada durant son enfance par un père militaire, Patrick Goddard fut formé en théâtre à Concordia, mais aussi chez Omnibus ainsi qu’à Paris chez Philippe Gaulier, il s’est longtemps impliqué dans l’organisation du Festival Fringe ainsi qu’au MainLine Theatre. En juin 2010, au Gala des Cochons d’or consacré à la scène montréalaise émergente, l’acteur était monté sur scène afin de répondre à la question « Le théâtre anglophone, à quoi ça sert ? » par un dur constat sur la distance séparant toujours les deux solitudes.


    J’ai souhaité l’interroger cette semaine sur les réticences des spectateurs et des artistes à sauter la clôture pour aller voir ailleurs. Goddard souligne une certaine insécurité. « D’un côté comme de l’autre, on a peur d’aller au théâtre et que la barrière linguistique nous empêche de tout comprendre. Bons élèves, nous souhaitons saisir l’histoire racontée dans ses moindres détails. » Il confie que, durant ses études universitaires, il éprouvait de la difficulté à traîner ses collègues de classe à des spectacles de Momentum ou du Nouveau Théâtre expérimental qui l’excitaient au plus haut point : « Je pense qu’assister à une production en langue étrangère nécessite un abandon; on porte plus attention au jeu, au ton, à l’aspect visuel. »


    Il souligne que le milieu anglophone est petit et que les sources de financement sont rares, loin du cliché des riches mécènes qui assureraient à eux seuls la survie de cette culture. Bon nombre de comédiens partent pour gagner leur vie à Toronto ou à Vancouver, voire même à Winnipeg ou à Edmonton. « Je peux comprendre ce choix de carrière, mais, sur le plan de la qualité artistique, des occasions d’échanges et pour la dimension cosmopolite de la ville, rien ne bat Montréal pour moi », dit celui qui a épousé récemment une traductrice francophone.


    Remarque-t-il lui aussi de récents signes d’ouverture mutuelle encourageants ? Il reconnaît voir d’un très bon oeil les récentes coproductions entre le Centre Segal et le Rideau Vert ainsi que les initiatives de La Licorne. « Chose certaine, grâce au Fringe où je croise beaucoup de jeunes anglophones âgés de moins de 30 ans, je sens qu’il y a une réelle volonté générationnelle de comprendre et de maîtriser le français. En tant que minorité, on a moins peur qu’avant de se faire avaler, on a envie de discuter. » De s’exposer, donc, au choc des idées et des valeurs.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.