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Théâtre - Du Grand Jour à Aujourd’hui

18 septembre 2012 | Alexandre Cadieux | Théâtre
Sur la scène se profilait un instituteur à l’allure fatiguée, un jeune déjà vieux, épuisé, mal rasé. Il exposait à une poignée d’écoliers ainsi qu’au public sa vision plutôt pessimiste d’un certain Québec qui préfère tout mettre sur sa carte de crédit, un Québec « où tout le monde a une opinion sur tout, mais rien à raconter… ». Cette scène, c’est l’une des dernières des Mutants, le spectacle créé en janvier 2011 par le Théâtre de la Banquette arrière et dont on aura l’occasion de reparler bientôt.

Sous le costume se cachait un acteur qui avait écrit son propre texte, un artiste aussi critique que son personnage, mais en meilleure forme physique que lui, du moins l’espère-t-on. C’est qu’il n’aura pas l’occasion de chômer au cours des années à venir : Sylvain Bélanger vient d’être nommé, à 40 ans, directeur artistique et codirecteur général du Théâtre d’Aujourd’hui. Il succède ainsi à Marie-Thérèse Fortin, dont on brossait ici même la semaine dernière le petit bilan d’un directorat de sept saisons.


Le diplômé en interprétation de l’École nationale de théâtre n’a pas la réputation de s’asseoir sur ses lauriers. Depuis sa fondation en 1999, son Théâtre du Grand Jour a créé plus d’une douzaine de spectacles, dont les remarqués et remarquables Cette fille-là, L’enclos de l’éléphant et Billy (les jours de hurlements), tous mis en scène par Bélanger lui-même. Pour la Manufacture, il a orchestré Félicité d’Olivier Choinière et Yellow Moon -La ballade de Leila et Lee de David Greig. De plus, il enseigne à l’École nationale et au Conservatoire d’art dramatique. Jusqu’à la semaine dernière, on le comptait parmi les codirecteurs artistiques des Écuries. Un homme occupé, donc.


Le comité de sélection mis en place par le Théâtre d’Aujourd’hui, auquel siégeaient Carole Fréchette, Anne-Marie Provencher, Olivier Kemeid, Gilles Renaud, le directeur général, Jacques Vézina, ainsi que le président du conseil d’administration, Harold M. White, a reçu à n’en point douter plusieurs candidatures intéressantes. Des noms comme ceux des metteurs en scène Gill Champagne, qui a récemment quitté la direction du Trident, et de Martin Faucher, président du Conseil québécois du théâtre de 2005 à 2009, avaient circulé. Dans ce contexte, la sélection de Sylvain Bélanger ne relève pas d’une évidence consensuelle : devant tant d’aspirants de qualité, c’est à un projet précis, à une orientation affirmée - parmi d’autres, sans doute - que les décideurs ont donné leur aval.


En entrevue avec notre collègue Christian Saint-Pierre, le nouveau directeur artistique confiait la semaine dernière « qu’il y a de la place pour un éditorial plus fort » au Théâtre d’Aujourd’hui, en particulier parce que l’institution n’est plus la seule dans le paysage à remplir son mandat historique, c’est-à-dire la création d’oeuvres dramaturgiques québécoises. Il est vrai que les points de chute pour nos textes se sont multipliés ces dernières années : le Théâtre de Quat’Sous donne notamment sa chance à de jeunes écritures, alors que plusieurs auteurs comme Fanny Britt, Olivier Choinière, Simon Boulerice et Sarah Berthiaume ont fondé ou cofondé leurs propres compagnies dans le but de porter leurs oeuvres à la scène.


La ligne de force que Sylvain Bélanger entend donc établir dans ses nouvelles fonctions, on peut la déduire de sa démarche artistique, de ses choix de metteur en scène, de sa sensibilité aux écritures à la première personne. Au Grand Jour comme ailleurs, il a développé un art de la prise de parole directe, libératrice bien que dangereuse, un goût pour les personnages qui n’ont plus rien à perdre, un langage esthétique toujours au service d’une recherche sincère de dialogue entre l’acteur et le spectateur. Un vigoureux théâtre citoyen ancré dans son époque qui ne sacrifie pas la poésie au nom d’un message à faire passer.


Évidemment, de nombreux défis attendent la nouvelle tête dirigeante du Théâtre d’Aujourd’hui. S’il bénéficiera d’un lieu ainsi que d’une équipe et de moyens de production plus importants que ceux dont il disposait à la tête de sa propre compagnie, il aura également davantage de comptes à rendre. Si son titre de codirecteur général semble faire de lui son propre patron, son nouveau poste combiné demande certaines qualités de politicien et impose plusieurs compromis. Par voie de communiqué, les anciens collègues de Bélanger aux Écuries, désireux de saluer sa nomination, nous offrent des raisons de croire qu’il s’en sortira, lui qu’ils décrivent comme « un joueur de fond patient et rusé qui n’hésitait pas à s’engager dans de longs échanges pour gagner la partie. » Patience, ruse, engagement : voilà qui augure pour le mieux.


***


Un clin d’oeil en terminant. Il y a quelques années, le hasard et des amis communs nous avaient réunis, Sylvain Bélanger et moi, au sein d’un très sérieux pool de hockey. En tant qu’ancien adversaire, je me permets donc ici de lui souhaiter sincèrement plus de succès à titre de codirecteur général du Théâtre d’Aujourd’hui qu’il n’en connut jadis comme directeur général des Jack Rabbits, une concession virtuelle qui fut forcée, après une seule saison désastreuse, de déposer son bilan, peu reluisant. Nul doute que cette fois-ci, Bélanger saura s’entourer de meilleurs joueurs.

 
 
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