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Théâtre - Fin de cycle

11 septembre 2012 | Alexandre Cadieux | Théâtre
La nouvelle saison du Théâtre d’Aujourd’hui débute ce soir, alors que Le mécanicien de Guillaume Corbeil prend l’affiche à la salle Jean-Claude-Germain. Nous apprendrons cette semaine l’identité du successeur de Marie-Thérèse Fortin à la direction artistique de cette institution. Rappelons que la comédienne et metteure en scène a annoncé en juin dernier qu’elle quittait ses fonctions, après sept saisons à la barre de la maison qui, avant d’emménager rue Saint-Denis en 1991, occupait un local de l’avenue Papineau depuis sa fondation en 1968.

Quel bilan tirer de ce directorat ? Ce genre d’exercice récapitulatif est plutôt rare ; il permet pourtant de mettre en lumière certaines tendances heureuses ou moins heureuses ainsi que certains choix illustrant la nécessité de composer des saisons équilibrées tout en tenant compte de contraintes budgétaires serrées et de la difficulté, devant les quelque 200 textes soumis annuellement, d’être réellement « le théâtre de tous les auteurs québécois ».


Le poste de directeur artistique du Théâtre d’Aujourd’hui constitue probablement, avec celui du Théâtre du Nouveau Monde, le siège le plus difficile à occuper dans notre paysage montréalais.


Les attentes que manifeste le milieu théâtral à l’égard de l’institution qui, par son mandat de grand défenseur de la dramaturgie québécoise, appartient en quelque sorte à tout le monde, n’auraient d’égal que les exigences d’un public fidèle, mais pointu. Marie-Thérèse Fortin aurait pris connaissance assez tôt de l’importante pression inhérente au titre : lors de sa première année en poste, elle a apparemment peiné à défendre l’un des choix de son prédécesseur René Richard Cyr, soit la cauchemardesque satire Venise-en-Québec d’Olivier Choinière, devant plusieurs abonnés outragés. Choinière, dramaturge pourtant important, n’a jamais été remonté rue Saint-Denis depuis.


Pour ce petit bilan, concentrons-nous, faute de place, sur les productions présentées dans la salle principale. Si le Théâtre d’Aujourd’hui propose depuis plus de dix ans une saison alternative complète dans la salle Jean-Claude- Germain, il s’agit uniquement de spectacles en accueil montés par de jeunes compagnies, dont certaines ont bénéficié d’un petit programme de résidence de deux ans. Les cinq pièces de la salle principale - trois pour la saison 2010-2011, écourtée pour cause de rénovations - forment la véritable locomotive de la programmation annuelle.


Côté chiffres, on dénombre quinze productions maison et six coproductions, auxquelles s’ajoutent près d’une quinzaine de spectacles invités auprès desquels le Théâtre d’Aujourd’hui aura agi comme codiffuseur. Ainsi, l’un de nos plus importants théâtres parvient à peine à financer entièrement trois spectacles par année. Autre indice d’un budget toujours serré, on remarque des distributions plutôt réduites comptant souvent un maximum de quatre personnes. Seuls d’importants partenariats ont permis de produire des partitions pour plus de dix interprètes, comme Bob de René-Daniel Dubois ou le grand succès musical Belles-soeurs.


Les cinq premières années placées sous la gouvernance de Marie-Thérèse Fortin nous ont donné leur lot d’oeuvres importantes, comme le captivant Je suis d’un would be pays, de François Godin, ou encore La liste, de Jennifer Tremblay, dont Fortin signa elle-même la mise en scène en 2010. On se gratte encore la tête devant le choix de programmer un texte comme Caravansérail de Robert Claing ou d’accueillir une création comme Le psychomaton d’Anne-Marie Olivier, qui resteront dans les mémoires pour de mauvaises raisons. La directrice artistique aura affiché une certaine fidélité à l’égard d’auteurs comme Wajdi Mouawad, Michel Marc Bouchard et Olivier Kemeid, mais aussi à un metteur en scène comme Frédéric Dubois et à quelques troupes de Québec, dont le jouissif Théâtre du sous-marin jaune.


Soulignons la décision intéressante d’offrir une place au répertoire d’ici, rarement revisité en dehors des grosses pointures que sont Michel Tremblay, Claude Gauvreau, Réjean Ducharme et quelques autres. Une place relativement modeste, convenons-en, avec trois relectures en sept ans, à savoir Oreille, tigre et bruit d’Alexis Martin, Provincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans de Normand Chaurette et Inès Pérée et Inat Tendu de Ducharme, ces deux dernières étant le fruit du travail de compagnies en accueil. Le choix de produire en 2010-2011 la traduction française d’un texte de l’anglophone Greg MacArthur, un Montréalais d’adoption, témoignait également d’une volonté bienvenue de repousser les frontières de ce champ qu’on appelle « dramaturgie québécoise ».


La sélection 2011-2012 révélait une fine capacité à reconnaître l’un des fils rouges traversant depuis peu cette fameuse dramaturgie nationale. Plurielle tout en affichant une belle cohérence, la saison proclamait : « Nous sommes ailleurs ». Quatre regards d’ici posés sur des lointains, des guerres comme celle qui déchire la Tchétchénie, des troubles comme ceux qui agitèrent la France du xixe siècle, la Russie d’avant la perestroïka ou la Chine ébranlée par le massacre de la place Tiananmen. Une saison d’ouverture, signe de la maturité de nos auteurs soucieux de se confronter à l’Autre, avec comme sommet Moi, dans les ruines rouges du siècle, dialogue artistique émouvant et intelligent entre un acteur ukrainien et un auteur québécois né d’un père d’origine égyptienne.


L’année qui débute procure plusieurs raisons de s’enthousiasmer. Difficile de ne pas remarquer l’âge des auteurs sélectionnés et réunis sous la subtile bannière « Ils sont le Théâtre d’Aujourd’hui » : outre Philippe Soldevila, qui cosigne Les trois exils de Christian E., aucun d’entre eux n’a plus de 37 ans. Il ne s’agit pas ici de céder au jeunisme, des écrivains plus âgés comme Larry Tremblay ou Carole Fréchette n’en étant pas moins « d’aujourd’hui ». Il reste qu’en ouvrant le grand plateau aux Étienne Lepage, Véronique Côté, Christian Essiambre, Sarah Berthiaume et Olivier Kemeid, Marie-Thérèse Fortin lègue comme dernière grande décision un important vote de confiance en faveur d’une nouvelle génération de voix dramatiques, des écritures que nous continuerons de suivre avec attention dans les années à venir.

 
 
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