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En guise de prologue

28 août 2012 | Alexandre Cadieux | Théâtre

C’est chargé d’un bonheur légèrement teinté d’appréhension que j’entreprends aujourd’hui de vous entretenir de manière hebdomadaire des choses du théâtre. M’exprimant à la pièce dans ces pages depuis 2006, il apparaît que le temps est venu d’embrasser de mon regard l’ensemble des enjeux liés à la scène québécoise, sur le plateau comme en coulisse.


J’en profite pour saluer le collègue Michel Bélair, précédent animateur de cette colonne. Après avoir succédé à Jean Basile à la toute fin des années 1960, il avait claqué la porte du Devoir à sa suite afin de rejoindre le lascar dans les pages de l’organe contre-culturel Mainmise. Après un long détour par l’élevage expérimental, Michel est revenu dans les salles obscures, souvent par la grande petite porte du théâtre jeunes publics, un champ qu’il continuera d’arpenter pour nous, et ce, des deux côtés de l’Atlantique. Merci, Michel, et à tout de suite.


J’en profite aussi pour souligner l’arrivée au Devoir de Christian Saint-Pierre, bien connu des lecteurs de la revue Jeu et de l’hebdomadaire Voir dont il dirigea la section « Scène » durant de nombreuses années. Bienvenue, Christian !


***


Par un hasard digne de la publication d’un rapport d’enquête en pleine campagne électorale, un petit livre m’est arrivé par la poste la semaine même où Léo Bureau-Blouin déclarait, au sortir des négociations entre les leaders étudiants et les représentants du gouvernement, avoir « joué dans une mauvaise pièce de théâtre ». La couverture du livre, à défaut d’être carré, est rouge : Les mots du spectacle en politique, voilà son titre.


Mince dictionnaire plutôt malin et engagé, l’ouvrage paru aux Éditions Théâtrales est signé par le collectif Théâtrocratie, rejeton d’un groupe de recherche de l’Université de Paris-Ouest Nanterre qui se consacre à l’histoire des arts et représentations. Ses membres ont scruté à la loupe la presse française durant une année complète, traquant tout emprunt au vocabulaire théâtral commis par un élu ou un observateur politique. Entre les évidences comme « Acteurs », « Cirque » ou « Performance » se glissent de surprenantes entrées consacrées à Giraudoux, à la pantomime ou encore à la catharsis.


Théâtrocratie en appelle à la vigilance. L’équipe de rédaction a raison d’affirmer que « ce détournement quotidien des mots et ce forçage permanent du sens ne peuvent qu’alerter la communauté du spectacle […] sur l’instrumentalisation de son bagage lexical et conceptuel ». Ces chercheurs s’avouent fortement influencés par les écrits de Guy Debord, qui déplorait déjà en 1967 le fossé séparant les acteurs politiques exerçant le pouvoir et un public passif se contentant de le contempler.


Pourrait-on traquer le théâtre jusque dans la campagne électorale québécoise ? N’oublions pas que Jean Charest s’est récemment senti obligé de spécifier qu’un fauteuil à l’Assemblée nationale n’était pas un simple fauteuil de spectateur… Deux autres exemples.


François Legault a évoqué la semaine dernière le « psychodrame » qui se jouerait dans les rangs du Parti québécois, quelques candidats de la formation dirigée par Pauline Marois ayant manifesté certains signes de malaise devant les référendums d’initiative populaire. Réduire le psychodrame au seul conflit interne, c’est en oublier le sens premier en le dépouillant de son potentiel thérapeutique. Seul le temps - qui pourrait être très bref, si l’on se fie à certains sondages - nous dira si les divergences de pensée au sein du caucus péquiste, qui contrastent avec la lisse unanimité libérale, auront suscité les discussions nécessaires à son évolution.


Ensuite, le commentaire qu’a signé André Boisclair sur Twitter concernant l’appui qu’offre Pierre Curzi au chef d’Option nationale, Jean-Martin Aussant, aurait relevé du compliment s’il avait été formulé par un critique de théâtre. Mais dans le contexte, on comprend fort bien que l’ancien chef du PQ, en avançant que le député sortant de Borduas « change de parti avec l’aisance du comédien qui change de rôle », traite plutôt Curzi de vire-capot. On pourrait lui répliquer que Curzi aura disposé de plus d’un an pour construire ce nouveau rôle, un délai qui peut sembler bien court en politique, mais qui constituerait un engagement exemplaire, pour un comédien évoluant dans un milieu culturel à qui l’on promet du bout des lèvres des sommes davantage destinées à la diffusion qu’à la création.


Les auteurs des Mots du spectacle en politique précisent que leur ouvrage se veut une réaction à l’habituel « spectacle politique monologique » et vise à rappeler « qu’on peut envisager le discours politique et la politique tout court d’une autre façon : l’un et l’autre peuvent procéder d’une communauté qui s’invente pas à pas, même avec humour, en choisissant de multiplier les regards et les réseaux de sens ». Voilà une attitude à adopter pour qui décide d’observer avec attention la « spectacularisation » de la valse des élus ou encore, comme nous le ferons ensemble au cours des mois qui viennent, les nombreuses agitations produites par le milieu théâtral.

 
 
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