Gilles Duceppe, du bruit et une souffleuse
L’assassinat du président
De Guillaume Tremblay, Olivier Morin et Navet Confit
Au Théâtre La Chapelle Du 19 au 24 juillet
Tout est possible, surtout quand on se projette dans l’avenir. La preuve : en 2022, après neuf années de règne de François Legault, le Québec va finalement accéder à son indépendance. Et ce, sous la houlette de Gilles Duceppe, revenu d’une longue retraite en Suisse pour porter la destinée du camp du oui lors d’un énième référendum sur l’éternelle question. Oui. Oui.
Duceppe président ? L’assemblage serait écrit dans le ciel, tout comme d’ailleurs sa chute rapide dans les deux semaines qui vont suivre son assermentation. La faute à une mortelle souffleuse à neige. Rien de moins.
Délire cynique ? Anticipation mesquine ? Ou simple exercice de création cherchant à attirer l’attention en évoquant l’odieux d’un meurtre présidentiel, à la charnière d’une mutation tant rêvée ? L’assassinat du président, qui prend l’affiche jeudi prochain à La Chapelle à Montréal, dans le cadre du festival Zoofest, est peut-être un peu tout ça à la fois. Mais cette petite pièce de « théâtre sonore futuriste », imaginée par les créateurs de Clotaire Rapaille : l’opéra rock, est également un hommage artistique, assurent-ils, au politicien ex-leader du Bloc québécois, expulsé d’Ottawa par les électeurs le 2 mai 2011 et de la scène politique par un apparent assassinat politique en février dernier. Un hommage inscrit dans le lointain, pour mieux questionner l’ici maintenant.
Politique spectacle
« Gilles Duceppe est un homme qui a eu beaucoup de coups durs dans sa carrière, résume Olivier Morin, coauteur de la chose avec Guillaume Tremblay et Jean-Philippe Fréchette - connu sur la scène musicale sous son pseudonyme de Navet Confit. C’est aussi un fils d’acteur qui rêve lui aussi de décrocher le grand rôle de sa vie, sans y être arrivé encore. Cela lui donne une dimension théâtrale fascinante, que nous avions envie d’explorer ».
L’exploration est à la fois textuelle et sonore. Sur scène, elle va exposer les trois jeunes artistes, accompagnés de Mathieu Quesnel et Catherine LeGresley, dans une lecture de cette chronique d’une mort annoncée, soutenue par une trame sonore composée de bruits en tous genres. « Le son va servir de décor, puisque la scénographie est forcément limitée », résume Navet Confit, rencontré avec les autres par Le Devoir cette semaine dans une salle de répétition de la métropole.
Dans ce décor, Gilles Duceppe fait face à son destin, en embrassant celui d’un peuple, au péril de sa vie. L’action se passe deux semaines avant le Grand Soir, puis deux semaines après, alors que la victoire, sous l’effet d’un assassinat et de ses questions sans réponses, va faire sombrer le Québec dans le chaos. Bien sûr, toute ressemblance avec des événements présents n’est que pur calcul.
Maintenant le futur
« Le futur devient ici une loupe grossissante pour regarder ce qui se passe aujourd’hui et qui nous inquiète, dit Olivier Morin. Nous sommes dans un présent qui a l’air de se radicaliser. Les tensions sont palpables un peu partout et posent des germes dont nous essayons d’imaginer les conséquences dans l’avenir ». Un avenir où manipulation, sacralisation de l’image, dérive, dogme et guerre civile risquent de démontrer que l’accès à la liberté n’est jamais un long fleuve tranquille.
« Le point de départ de tout ça a été la défaite du Bloc, en mai 2011, qui nous a terriblement attristés, dit Guillaume Tremblay. Il y a eu ensuite les accusations d’utilisation d’argent du Parlement à des fins partisanes que les commentateurs politiques ont alors présentées comme un assassinat politique. L’histoire que nous avons créée est légère, mais elle vient aussi, on l’espère, questionner la place du rêve dans le collectif, la notion d’affranchissement et surtout les blocages dans nos aspirations, blocages nourris et conditionnés par les médias, d’ailleurs ».
Le programme est chargé. Il devait à l’origine se jouer sous un titre sans équivoque, L’assassinat de Gilles Duceppe, qu’une tempête dans un verre d’eau est venue finalement effacer des programmes. « On a dit beaucoup de choses là-dessus, et bien des choses étaient fausses, dit Guillaume Tremblay. Il n’y a pas eu d’injonction, pas de mise en demeure, pas de menace de poursuites, simplement un Gilles Duceppe placé au milieu d’un scandale monté de toutes pièces par les médias. Ça amène à réfléchir d’ailleurs sur les scandales médiatiques. Tout ça a fait en sorte que nous lui avons parlé, il a compris notre démarche et c’est nous qui avons décidé de changer le titre, sans aucune menace, en conservant la photo de M. Duceppe sur les affiches », ajoute-t-il, sans se plaindre de ce coup de pub de projecteur inespéré « dont nous récoltons les fruits aujourd’hui ». Normal. La politique carbure à la polémique. Le théâtre politique ne peut pas faire autrement.








