Festival d’Avignon 2012 - Une première semaine dans les étoiles
Les astres s’alignent pour que ce 66e Festival d’Avignon soit marquant. C’est l’avant-dernière édition programmée par Hortense Archambault et Vincent Beaudrilliers (avant qu’Olivier Py ne leur succède en 2014) et on croirait, à l’aune de la première semaine de festivités, qu’ils nous jouent déjà leurs meilleures cartes, pour une sortie spectaculaire et mémorable.
Après Le maître et Marguerite, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, les festivaliers ont enfilé les spectacles, tous plutôt satisfaisants, de Katie Mitchell, William Kentridge, Christoph Marthaler, Jérôme Bel, Linah Saneh et Rabih Mroué. Regards sur quelques-unes de ces démarches multiformes.
L’horlogerie bigarrée de William Kentridge
Légendaire artiste sud-africain dont l’oeuvre s’inscrit depuis toujours au carrefour des genres, entre dessin animé, concert percussionniste, danse africaine et discours mi-savant mi-amusé, William Kentridge présente à Avignon La négation du temps (Refuse the Hour), une variation sur le thème de l’horloge et des heures qui s’écoulent. Si le texte (qu’il livre lui-même sur un ton professoral) se perd vite dans des méditations naïves sur nos vies réglées comme des horloges et trop éloignées de notre rapport naturel au temps qui passe, son esthétique bigarrée inscrit ce discours dans de plus larges perspectives. Cartes, mappemondes, plans, boussoles et métronomes s’animent en arrière-scène au rythme des tambours, des cuivres, des pas de danse et des étranges machines inventées par Kentridge pour évoquer la codification extrême de nos vies dictées par le contrôle, la productivité et les lois du commerce. De Paris, à l’époque où les horloges de la ville ont été synchronisées par un imposant système de soufflerie, jusqu’aux contrées africaines, Kentridge évoque un monde horloger qui symbolise aussi l’emprise de l’Occident sur les anciennes colonies d’Afrique du Sud. Il expose le tableau de bord à partir duquel les puissants contrôlent le monde, y opposant une tout autre philosophie de vie, faite d’une temporalité organique et insaisissable. Sa troupe de chanteurs-musiciens-danseurs joue avec le rythme et les sons pour installer cet étrange et inhabituel espace-temps.
Le roi Marthaler
Vivement attendu, le metteur en scène suisse-allemand Christoph Marthaler était au festival pour trois uniques représentations de Meine Faire Dame (My Fair Lady) et fut, à juste titre, hautement célébré. Son théâtre musical décalé et l’esthétique vintage qu’il chérit avec sa scénographe Anna Viebrock sont absolument uniques dans le paysage théâtral actuel. Pas question pour Marthaler de faire une véritable adaptation de la célèbre comédie musicale d’Alan Jay Lerner et Frederick Loewe : il en extrait la substantifique moelle pour la déconstruire et la soumettre à de ludiques et caustiques variations. Plongeant un petit groupe d’émules du professeur Higgins et de la jeune Eliza dans un typique laboratoire de langues des années 1970, avec casques d’écoute et vieux magnétophones, il crée une partition polyphonique dans laquelle les douces voix des acteurs-chanteurs évoquent l’incommunicabilité et les distorsions linguistiques qui empêchent les hommes de se comprendre et de vivre ensemble. Tout ça dans le style inimitable et indescriptible du génie Marthaler : des personnages maladroits, aux corps alanguis et à l’expressivité étonnée ou à l’air absent (il excelle pour créer de captivants moments de vide), et des moments burlesques mais jamais excessifs. Un burlesque tranquille, presque engourdi, et pour cette raison délicieusement décalé, traversé d’ironie.
Le printemps libanais de Saneh et Mroué
Les Libanais Linah Saneh et Rabih Mroué, qui ont conquis l’Europe avec leur précédent spectacle Photo-romance (également vu à Ottawa la saison dernière), osent avec 33 tours et quelques secondes l’aventure du théâtre sans acteurs. Sur scène, la chambre d’un jeune suicidé libanais, où s’animent encore sa page Facebook, son répondeur, son téléphone et son téléviseur, traversés de communications incessantes. Un véritable débat social se joue là, pourtant, sans les corps et sans l’affect. S’y déclinent d’abord la colère et l’action citoyenne réprimée d’un jeune homme fougueux. Puis les divisions du peuple libanais qui s’expriment par les divers réseaux de communication : d’un côté ceux qui militent pour la laïcité et observent le gâchis d’un gouvernement dominé par les forces religieuses, de l’autre ceux qui obéissent à la loi de l’Église ou du Coran. Entre l’ultra-religieux et l’anarchisme de ceux qui osent militer contre, les autres voix s’éteignent trop souvent. Captivant et instructif théâtre d’écrans et de voix.
Collaborateur








