Zoofest - Théâtre sur la ligne de front
Dérapage d’un mouvement résumé en un cliché, dérive autoritaire s’écoulant douloureusement dans un bout de tissu, la scène pixelisée avait tous les ingrédients pour marquer les esprits dans un Québec sous tension. Mais ce qui a davantage perturbé le dramaturge Fabien Cloutier, ce sont plutôt les commentaires de quelques internautes laissés dans la marge. Froides, acrimonieuses, sans compassion, insensibles, ces réactions à chaud portaient l’indifférence et l’appel à la violence en se réjouissant du malheur de la manifestante. Elles l’ont mis en colère. « Il y avait dans le lot, des gros soldats, des morons qui regardaient une fille ensanglantée et qui se disaient : “c’est bien fait pour elle”, résume-t-il. Pis, il y en avait même dans ce groupe qui n’attendaient qu’une chose : qu’on donne l’ordre à l’armée de charger pour frapper sur d’autres. » Funeste…, mais paradoxalement inspirant.
Sacrifice, sa dernière création théâtrale qui était en cours d’écriture au moment du drame, ne revient pas sur les événements du 4 mai, mais elle s’en approche pas mal en montrant du doigt ces quelques tristes sires capables de mettre de côté leur humanité, d’avancer en groupe vers l’odieux, la honte et la folie, pour le bien de leur cause. La pièce sera présentée en primeur dans le cadre du festival éclaté et hautement créatif Zoofest, qui prendra son envol pour deux semaines à compter de jeudi prochain. Cela se passera au Café Cléopâtre, boulevard Saint-Laurent, à Montréal.
Trouvant ses racines dans Nos bras meurtris, un court texte socialement critique lu à l’occasion du Festival du Jamais lu en 2009, cette « tragédie partisane en un acte » - c’est comme ça qu’il l’a sous-titrée - d’une heure nous amène en 2017, dans un Québec en crise où les partisans de ce qu’on a déjà appelé Le Grand Club viennent de vivre une énième saison de hockey désastreuse. Il y a de la grogne, de la tristesse, de la rancoeur, des gérants d’estrade. Il va y avoir aussi un appel à la rédemption et une foule aveuglée qui va orchestrer un massacre symbolique, un sacrifice humain, celui du gardien de but de l’équipe, pour calmer sa fureur.
Prophétique ? Sacrifice, c’est surtout une pièce « écrite à chaud » dans un Québec qui fait résonner ses casseroles et ses revendications étudiantes, sociales, écologistes, féministes… C’est aussi la contribution de Fabien Cloutier au débat social en cours, un appui aux manifestants et, du coup une attaque en règle contre ceux qui ont décidé de leur taper dessus, avec des mots creux, des matraques ou des commentaires affligeants autour d’une photo-choc.
Écrire pour dénoncer
« J’avais besoin de ça, dit le dramaturge de Québec rencontré la semaine dernière dans un café de Montréal. Les manifestations, j’ai connu ça personnellement lors du Sommet des Amériques de Québec [d’avril 2001] alors que j’étudiais au Conservatoire. Je sentais le besoin d’être là où ça bouge, de me retrouver dans le gaz lacrymogène. L’âge [il avance en trentaine] et les enfants [il en a deux] m’ont amené sans doute un peu plus de sagesse et j’essaye, du coup, d’amener ce besoin de confrontation ailleurs. J’ai écrit Sacrifice au lieu d’aller dans la rue. Si j’y étais allé, j’aurais été sur la ligne de front. À la place, je fais désormais du théâtre qui lui se trouve sur la ligne de front. »
La tonalité de ce projet artistique avait été un peu donnée avec Scotstown et Cranbourne, les deux premiers épisodes de sa trilogie rustique autopsiant la condition humaine en région. Deux bijoux narratifs. Elle s’est aussi amplifiée avec Billy, et son texte au vitriol sur l’indifférence et l’individualisme du présent, livré sur les planches de La Licorne le printemps dernier, pour mieux s’étoffer encore dans Sacrifice que l’auteur présente comme sa pièce « la moins polie », l’oeuvre dans laquelle il n’a pas hésité à s’engager un peu plus, à déballer le fond de sa pensée, même si, pour cela, il a dû passer par des phrases dans lesquelles les mots « police » et « moron » doivent forcément cohabiter, dit-il. Entre autres.
« La répression dont j’ai été témoin à la télévision, l’appel à la violence, la désinformation, l’individualisme, m’ont incité à aller un peu plus loin que d’habitude », dit le créateur qui depuis quelques années milite avec force en serrant les dents pour un théâtre « plus croustillant » refusant de se complaire dans son présent et cherchant surtout à le questionner, sans ménagement, pour aller plus loin. « Je ne veux pas me poser en donneur de leçon, mais je suis conscient que les côtés que je défends sont un peu plus visibles cette fois. »
Physiquement, lui le sera moins toutefois dans cette pièce, contrairement à ses premières créations dans lesquelles il s’est mis en scène. « J’étais fatigué, dit-il. J’avais envie, comme je l’ai fait avec Billy [un texte porté par des acteurs et non plus par l’auteur], de montrer que je suis un dramaturge dont les mots peuvent prendre vie, forme et force à travers d’autres », en l’occurrence ici Danièle Belley, Joëlle Bourdon, Philippe Durocher, Eliot Laprise, Simon Larouche et Erika Soucy chargés de former le choeur de cette tragédie urbaine.
« Le contenu social qui s’écrit actuellement au Québec est venu donner une couleur particulière à Sacrifice, dit-il. C’est très stimulant de voir que le Québec recommence un peu à s’obstiner, mais c’est également démoralisant parfois de voir le manque de profondeur de certains discours et le peu de remise en question des discours officiels vides. » Un vide que Cloutier propose désormais de combler avec son « déluge de sangs et de mots » - c’est comme ça que Zoofest présente la pièce - qui cible autant le jeune homme au cou rouge en colère amateur de radio poubelle que « le boomer qui a oublié ses rêves dans l’hypothèque de sa piscine » en passant par la « madame qui ne tient pas la porte à une femme enceinte dans un centre commercial », dit-il, tous montrés sévèrement du doigt dans cette absurde vindicte publique qui se joue sur fond de sport national et d’obscurantisme et qui promet surtout d’exposer une nouvelle fois les thèmes de prédilection de Cloutier : l’injustice, l’aveuglement, les dérives et surtout leurs multiples dommages collatéraux qui parfois prennent forme dans un commentaire à côté d’une photo.








