FTA - Cherchez la femme… indignée
Alexis. Una tragedia greca
Conception et mise en scène : Enrico Casagrande et Daniela Nicolò. Une production de la compagnie Motus (Rimini, Italie) et de différents partenaires européens présentée à la 5e Salle de la Place des Arts dans le cadre du Festival TransAmériques jusqu’au 5 juin.Alexis. Una tragedia greca appartient au même cycle de création, mais s’articule autour d’une question qui défonce plus ouvertement les portes du théâtre pour sortir dans la rue: où trouvera-t-on, dans notre monde agité, une figure comparable à celle d’Antigone?
À l’Espace Libre, Too Late ! permettait de faire la rencontre des interprètes Silvia Calderoni et Vladimir Aleksic dans une confrontation jouée entre tension et détente, entre investissement physique et discussion distanciée. Un objet déconstruit qui aura surtout fasciné l’intellect. Alexis, accueilli cette fois à la 5e Salle de la Place des Arts, s’avère d’une autre eau, ou plutôt brûle d’un autre feu. Menée tambour battant par la gracile Calderoni, mi-nymphe mi-punk, cette enquête théâtrale et citoyenne fait bon usage des langages de la scène pour chauffer à blanc la fibre d’indignation de son public.
Afin de donner corps à leur recherche d’une incarnation moderne de la fille rebelle d’Oedipe, les artistes de Motus se sont trouvé un Polynice, ce frère mort pour qui Antigone violera les lois de la cité : il s’agit d’Alexandros Grigoropoulos, un jeune Grec de 15 ans abattu et abandonné en pleine rue par la police en décembre 2008. Son décès est survenu à quelques rues de l’École polytechnique d’Athènes, l’un des principaux foyers d’insurrection contre la dictature des colonels en 1973. L’assassinat de Grigoropoulos a agi comme une violente bougie d’allumage : descendit alors bruyamment dans l’espace urbain une jeunesse grecque répugnée par la violence policière et la corruption des élites. Une colère qui trouve depuis écho dans de nombreuses parties du monde, avec ou sans casseroles.
Alexis constitue une mosaïque documentaire et performative construite à partir de matériaux divers : graffitis sur les murs, archives vidéo des soulèvements, entrevues avec des observateurs engagés et réflexions en direct des quatre comédiens s’entrecroisent. L’ordinateur portable, branché à un projecteur sur roulette que manipule la maîtresse de piste, fait figure de nouvelle arme pour les indignés d’aujourd’hui : communication, échange, mobilisation, montage, captation.
Mais le monde virtuel n’est pas la rue, et le théâtre non plus. Devant des images de manifestants lançant des cocktails Molotov en direction des agents de l’escouade anti-émeute, les acteurs conviennent qu’eux-mêmes ne sauraient user de violence et lancer bombes, pierres et pavés. « Je préfère de loin le vacarme de la multitude », dit Silvia Calderoni, qui avait précédemment rappelé qu’aucune voix dans la foule n’avait osé s’élever pour défendre Antigone. Lors de la représentation de dimanche, le public a décidé massivement de faire vacarme. Un moment rare, qu’on aimerait revivre, dans la salle de spectacle, mais surtout au cœur de la cité.
Collaborateur du Devoir.








