Théâtre - Entreprise fructueuse
À retenir
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L'Opéra de Quat'Sous
Texte: Bertolt Brecht. Traduction et adaptation: Jean Marc Dalpé. Mise en scène: Brigitte Haentjens. À l'Usine C jusqu'au 11 février.
On attendait beaucoup de cette production de Sibyllines. Disons d'emblée que Brigitte Haentjens signe un spectacle à la fois populaire et rigoureux, vitriolique et festif. Un show autant à grand déploiement que son précédent (20 novembre) était intimiste, mais pareillement marqué par une manière frontale de vouloir interpeller le public.
L'adaptation de Jean Marc Dalpé fournit ainsi une ligne claire, lisible, à cette pièce musicale hétérogène empreinte de la forme du cabaret avec sa succession de scènes. Sa transplantation dans la ville de Camilien Houde fonctionne, par ses références géographiques familières, ses correspondances historiques, et surtout, le recours à une langue québécoise directe et brute (mais le texte voyage habilement dans plusieurs niveaux de langage). C'est parfois gros, on sourcille devant ses audaces (les «lâche pas la patate»), mais l'effet de proximité est immédiat. On a accès sans fards à la charge corrosive, parfois grossière du verbe, même dans les chansons, où elle pourrait être occultée par la séduction des mélodies irrésistibles de Kurt Weill (partition enlevante dirigée par Bernard Falaise).
Il n'y a pas vraiment d'innocents dans l'univers corrompu de L'opéra de Quat'Sous. Seulement des humains livrés à leur avidité, aux pulsions sexuelles primaires, et qui s'organisent pour survivre dans un système capitaliste où l'exploitation est de toute façon institutionnalisée, toujours prêts à trahir ou à profiter de leur prochain.
Avec sa faune de miséreux, de mendiants et de puissants ripoux, la vision impitoyable de Brecht n'a pas besoin d'être beaucoup poussée pour tracer des correspondances à notre monde où abondent les laissés-pour-compte d'une «économie blessée» et où le cynisme se porte bien. C'est encore plus souligné ici: le criminel Mackie-le-couteau désire se reconvertir dans le secteur bancaire et finira par déplorer la disparition du délinquant «de la classe moyenne» au profit des gros requins de la finance...
Sébastien Ricard est habile à rendre les multiples niveaux de ce beau parleur à plusieurs faces, manipulateur qui finit quasiment en figure christique, idolâtrée telle une rock star par la foule. Une finale ironique reflétant un monde amoral où la vraie justice sociale n'existe pas, et où la seule valeur est celle procurée par l'argent.
Côté scénique, un espace étagé — que surplombe l'orchestre — mais ouvert permet la souplesse d'une production fondée sur le jeu et la convention théâtrale transparente, où il suffit de dessiner des murs à la craie pour évoquer une cellule. C'est dans le travail sur les corps que la griffe de la metteure en scène s'inscrit surtout. Les mouvements de groupe (très forte seconde finale), les postures disloquées des anciens amants dans la chanson du bordel, par exemple. Un registre où Céline Bonnier brille. La comédienne incarne avec tout son corps, et imbue de tout son tempérament, son amère Jenny.
La famille Peachum vole aussi la vedette. Le formidablement savoureux Jacques Girard et Kathleen Fortin à la voix d'or rivalisent de gouaille. De la graine de Père et Mère Ubu. En héritière de ce clan magouilleur, l'explosive Eve Gadouas exprime la férocité latente de sa jeune première. Mais il faut souligner combien toute la distribution est cohésive.
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Collaboratrice du Devoir
L'adaptation de Jean Marc Dalpé fournit ainsi une ligne claire, lisible, à cette pièce musicale hétérogène empreinte de la forme du cabaret avec sa succession de scènes. Sa transplantation dans la ville de Camilien Houde fonctionne, par ses références géographiques familières, ses correspondances historiques, et surtout, le recours à une langue québécoise directe et brute (mais le texte voyage habilement dans plusieurs niveaux de langage). C'est parfois gros, on sourcille devant ses audaces (les «lâche pas la patate»), mais l'effet de proximité est immédiat. On a accès sans fards à la charge corrosive, parfois grossière du verbe, même dans les chansons, où elle pourrait être occultée par la séduction des mélodies irrésistibles de Kurt Weill (partition enlevante dirigée par Bernard Falaise).
Il n'y a pas vraiment d'innocents dans l'univers corrompu de L'opéra de Quat'Sous. Seulement des humains livrés à leur avidité, aux pulsions sexuelles primaires, et qui s'organisent pour survivre dans un système capitaliste où l'exploitation est de toute façon institutionnalisée, toujours prêts à trahir ou à profiter de leur prochain.
Avec sa faune de miséreux, de mendiants et de puissants ripoux, la vision impitoyable de Brecht n'a pas besoin d'être beaucoup poussée pour tracer des correspondances à notre monde où abondent les laissés-pour-compte d'une «économie blessée» et où le cynisme se porte bien. C'est encore plus souligné ici: le criminel Mackie-le-couteau désire se reconvertir dans le secteur bancaire et finira par déplorer la disparition du délinquant «de la classe moyenne» au profit des gros requins de la finance...
Sébastien Ricard est habile à rendre les multiples niveaux de ce beau parleur à plusieurs faces, manipulateur qui finit quasiment en figure christique, idolâtrée telle une rock star par la foule. Une finale ironique reflétant un monde amoral où la vraie justice sociale n'existe pas, et où la seule valeur est celle procurée par l'argent.
Côté scénique, un espace étagé — que surplombe l'orchestre — mais ouvert permet la souplesse d'une production fondée sur le jeu et la convention théâtrale transparente, où il suffit de dessiner des murs à la craie pour évoquer une cellule. C'est dans le travail sur les corps que la griffe de la metteure en scène s'inscrit surtout. Les mouvements de groupe (très forte seconde finale), les postures disloquées des anciens amants dans la chanson du bordel, par exemple. Un registre où Céline Bonnier brille. La comédienne incarne avec tout son corps, et imbue de tout son tempérament, son amère Jenny.
La famille Peachum vole aussi la vedette. Le formidablement savoureux Jacques Girard et Kathleen Fortin à la voix d'or rivalisent de gouaille. De la graine de Père et Mère Ubu. En héritière de ce clan magouilleur, l'explosive Eve Gadouas exprime la férocité latente de sa jeune première. Mais il faut souligner combien toute la distribution est cohésive.
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