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Théâtre - Se construire alors que tout s'effondre

18 janvier 2012 | Alexandre Cadieux | Théâtre
Sacha Samar, Sophie Cadieux et Geoffrey Gaquère dans une scène de la pièce Moi, dans les ruines rouges du siècle.<br />
Photo : Stéphanie Capistran-Lalonde Sacha Samar, Sophie Cadieux et Geoffrey Gaquère dans une scène de la pièce Moi, dans les ruines rouges du siècle.
Moi, dans les ruines rouges du siècle
Texte et mise en scène: Olivier Kemeid. Une production de Trois Tristes Tigres présentée au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 4 février.
Comment donner foi au récit d'un homme qui se présente lui-même comme un menteur depuis sa plus tendre enfance, un homme qui, de surcroît, est devenu acteur, c'est-à-dire un professionnel de l'usurpation d'identité? Pour créer Moi, dans les ruines rouges du siècle, qui vient de prendre l'affiche au Théâtre d'Aujourd'hui, Sacha Samar a remis entre les mains de l'auteur et metteur en scène Olivier Kemeid l'étonnant récit de son existence et a accepté de jouer son propre rôle dans cette production à la fois férocement drôle et très émouvante qui propulse le récit de vie bien au-delà de l'anecdote.

Entre autres connu pour ses nombreuses collaborations avec Eric Jean (Hippocampe, Chambre(s)), l'Ukrainien Samar, installé à Montréal depuis une quinzaine d'années, reconstruit donc ici le récit d'un apprentissage de soi au sein d'une culture alors en pleine autodestruction. Dans une Union soviétique qui célèbre toujours ses icônes — Lénine, Gagarine, Tretiak — mais qui chemine inexorablement vers sa chute, le jeune Sacha, élevé par un père rude et protecteur (Robert Lalonde), a appris à mentir afin de retrouver sa mère (Annick Bergeron) qui l'aurait abandonné. Sophie Cadieux et Geoffrey Gaquère interprètent pour leur part les meilleurs amis de Sacha ainsi que plusieurs personnages secondaires.

Kemeid le dramaturge sait imbriquer assez finement parcours individuel et histoire collective.

C'est à travers les yeux de l'enfant devenant homme que l'on redécouvre de l'intérieur la réalité prolétarienne, la propagande du Parti, les Jeux olympiques de Moscou (athlétique Cadieux en Nadia Comaneci) ou encore les exploits de Guy Lafleur contre les Russes lors du tournoi international Coupe Canada.

On le savait déjà grâce à sa belle adaptation de l'Énéide de Virgile, Kemeid possède aussi la faculté de donner le talent de l'éloquence à des personnages qui n'en seraient pas naturellement nantis. Le monologue sur l'explosion de Tchernobyl, brillant amalgame de données scientifiques et de lyrisme mythique livré par la première petite amie de Samar, et la scène de reconnaissance finale entre la mère et le fils bouleversent par la beauté et la justesse des images utilisées pour dépeindre ici la tragédie nationale, là la détresse et la culpabilité de celle qui est partie sans se retourner.

Si les murs d'un vert malade et le mobilier dépareillé qu'a imaginés le scénographe Romain Fabre recréent efficacement, côté cour et côté jardin, d'horribles appartements «prolo-tristounets», le vaste plateau central reste complètement dégagé, ouvert à la circulation allègre et rythmée des cocasses ou prenants tableaux formant le chemin de croix de Sacha Samar.

Il aura eu beau, par le passé, se prétendre enfant-vedette de cinéma et cousin d'une chanteuse disco en vogue, on pourra difficilement douter de la sincérité de cet acteur, visiblement fort ému à l'issue du spectacle. Moi, dans les ruines rouges du siècle, dialogue culturel sensible et fécond produit par la compagnie Trois Tristes Tigres, compte parmi les exemples les plus éloquents et intéressants de l'ouverture de notre dramaturgie à l'Autre.

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