Théâtre - Russie, rouge sombre
Sur les traces d'un enfant trompé, Olivier Kemeid et Sasha Samar replongent dans l'URSS de Brejnev avec Moi, dans les ruines rouges du siècle au Théâtre d'Aujourd'hui
Texte et mise en scène d'Olivier Kemeid d'après le récit de Sasha Samar. Une production Trois Tristes Tigres en résidence au Théâtre d'Aujourd'hui. Au Théâtre d'Aujourd'hui du 10 janvier au 4 février.
Pas drôle le XXe siècle. Avec ses deux «Grandes» guerres et ses milliers de «petites», il aura laissé des dizaines de millions de morts inutiles derrière lui et tout autant de rêves bafoués. Des utopies aussi, des grandes et des petites encore une fois, dont celle du communisme d'État et de la dictature du prolétariat, ah, ah...
Sasha Samar a goûté à tout cela de très près, lui qui a fait son service militaire sur les hauts plateaux afghans, dans l'Armée rouge qui occupait alors le territoire avant l'ère des talibans. Pour mieux parler de rêve et de réalité, de vérité, de mensonge et de terreur sans cesse redéfinie, le comédien d'origine russe a convaincu Olivier Kemeid de mettre des mots et des personnages sur ce canevas rugueux de la survie ordinaire en territoire russe. De donner vie à sa vie au pays des leurres en tous genres. Cela donne Moi, dans les ruines rouges du siècle, qui prend l'affiche au Théâtre d'Aujourd'hui ce mardi.
Le petit mensonge dans le grand
Samar et Kemeid se connaissent depuis longtemps; ils ont développé tous deux une forte complicité, que l'on sent tout de suite quand on les voit ensemble. Ils se sont rencontrés autour du Théâtre de Quat'Sous. Le metteur en scène et dramaturge a d'abord vu le comédien dans le Six personnages en quête d'auteur monté par Wajdi Mouawad, puis, quelques années plus tard dans Les mains, un spectacle que Kemeid a cosigné avec Éric Jean dans l'ancienne synagogue de l'avenue des Pins, selon la méthode d'immersion bien particulière du «patron».
Le metteur en scène explique que Samar lui a tout simplement raconté sa vie en Russie jusqu'à ce qu'il quitte le Conservatoire de Kiev avec femme et enfant pour demander ici le statut de réfugié. Armé de sa grande sensibilité aux mouvements qui agitent la planète, Kemeid a rencontré «formellement» Samar avec ses carnets et ses crayons. Et il a pris des notes pendant des mois au rythme d'une rencontre/semaine jusqu'à ce qu'il sente surgir, de ces histoires abracadabrantes mettant toujours en jeu la survie et le mensonge, une histoire finalement plutôt rouge sombre...
«Je ne savais pas encore si ce tout cela déboucherait sur un roman, un film ou une pièce de théâtre, raconte Kemeid. Mais j'ai tout de suite saisi le potentiel dramatique incroyable de l'histoire de Sasha: la rare odyssée d'un homme seul avec son fils dans les méandres du système soviétique en ruine... Et peu à peu, j'ai été happé par cette relation entre le fils et le père, parce que c'est en quelque sorte l'histoire d'un petit mensonge inséré dans le mensonge beaucoup plus large, global et systémique de la Russie de Brejnev.»
D'autant plus que, encore tout jeune, le personnage de Sasha apprendra que sa mère n'est pas morte comme on le lui avait toujours dit; et tout tournera bientôt autour de l'histoire de cet enfant qui veut retrouver sa mère dans un monde qui s'écroule de toutes parts...
Tout et rien
Droit, affichant le profil et le regard d'une sorte de grand oiseau de proie, Sasha Samar enchaîne en précisant qu'il ne tenait pas à jouer son propre rôle mais que Kemeid a insisté. Peut-être parce que le metteur en scène percevait qu'il était le seul à pouvoir sentir, de l'intérieur et mieux que quiconque, le monde de paranoïa et de fantasme dans lequel s'agite le Sasha du spectacle. «Le personnage est plus complexe qu'il ne le paraît. Rapidement, il en vient à vouloir se démarquer pour que sa mère, où qu'elle soit et qui qu'elle soit, puisse le reconnaître... Dans la vraie vie, je l'avoue, c'est un peu cela qui m'a amené, moi, à faire du théâtre...»
La discussion se fait encore plus animée; les idées et les éclats de rire se succèdent en cascades. Mais les deux hommes tiennent à préciser qu'il ne faut pas anticiper une pièce «politique»: pas de thèse ici qui s'appuierait sur un fond didactique d'expériences vécues. «Il faut voir le "rouge" du titre comme une sorte de métaphore, dira Olivier Kemeid. Nous sommes bien en Russie soviétique, c'est à dire en plein mensonge orchestré; dans ce mélange de désillusion, de désespoir et d'aspiration à la liberté aussi: oui. Mais tout cela est en arrière-fond: ce n'est pas le sujet de la pièce, plutôt le cadre dans lequel repose le mensonge de la fausse famille.»
Par contre, dès son retour d'Afghanistan, le «vrai» Sasha s'est bien inscrit au Conservatoire de Kiev où l'on a vite reconnu ses talents de comédien. Il a pourtant beaucoup de mal à intégrer la «nouvelle Russie». Il dit avoir rencontré là, en 1995, «une Russie du tout et rien» dans laquelle la violence et les mafias en tous genres jouent un rôle considérable: c'est ce climat insoutenable et dangereux qu'il a fui avec sa jeune famille.
Olivier Kemeid s'est bien sûr approprié l'histoire de Samar puisqu'il n'a jamais été question d'écrire un docu-fiction ou une biographie. Il a même pris un recul de six mois avant de revoir le comédien pour lui remettre sa première version finale; il avait d'ailleurs un peu le trac, puisqu'il est plutôt rare de faire lire à quelqu'un un texte inspiré de sa propre histoire. Le dramaturge ajoute que ses personnages sont construits à partir de ce que Sasha lui a raconté. «Ce sont d'abord des personnages de théâtre, des gens qui vivent dans l'excès, dans l'extrême: des Slaves. Ce qui, par définition, les rend intéressants pour un auteur de théâtre et pour un metteur en scène.»
Si jamais tout cela n'avait pas titillé votre curiosité, sachez que Annick Bergeron, Sophie Cadieux, Robert Lalonde et Geoffrey Gaquère (en Lénine!) complètent la distribution.
Sasha Samar a goûté à tout cela de très près, lui qui a fait son service militaire sur les hauts plateaux afghans, dans l'Armée rouge qui occupait alors le territoire avant l'ère des talibans. Pour mieux parler de rêve et de réalité, de vérité, de mensonge et de terreur sans cesse redéfinie, le comédien d'origine russe a convaincu Olivier Kemeid de mettre des mots et des personnages sur ce canevas rugueux de la survie ordinaire en territoire russe. De donner vie à sa vie au pays des leurres en tous genres. Cela donne Moi, dans les ruines rouges du siècle, qui prend l'affiche au Théâtre d'Aujourd'hui ce mardi.
Le petit mensonge dans le grand
Samar et Kemeid se connaissent depuis longtemps; ils ont développé tous deux une forte complicité, que l'on sent tout de suite quand on les voit ensemble. Ils se sont rencontrés autour du Théâtre de Quat'Sous. Le metteur en scène et dramaturge a d'abord vu le comédien dans le Six personnages en quête d'auteur monté par Wajdi Mouawad, puis, quelques années plus tard dans Les mains, un spectacle que Kemeid a cosigné avec Éric Jean dans l'ancienne synagogue de l'avenue des Pins, selon la méthode d'immersion bien particulière du «patron».
Le metteur en scène explique que Samar lui a tout simplement raconté sa vie en Russie jusqu'à ce qu'il quitte le Conservatoire de Kiev avec femme et enfant pour demander ici le statut de réfugié. Armé de sa grande sensibilité aux mouvements qui agitent la planète, Kemeid a rencontré «formellement» Samar avec ses carnets et ses crayons. Et il a pris des notes pendant des mois au rythme d'une rencontre/semaine jusqu'à ce qu'il sente surgir, de ces histoires abracadabrantes mettant toujours en jeu la survie et le mensonge, une histoire finalement plutôt rouge sombre...
«Je ne savais pas encore si ce tout cela déboucherait sur un roman, un film ou une pièce de théâtre, raconte Kemeid. Mais j'ai tout de suite saisi le potentiel dramatique incroyable de l'histoire de Sasha: la rare odyssée d'un homme seul avec son fils dans les méandres du système soviétique en ruine... Et peu à peu, j'ai été happé par cette relation entre le fils et le père, parce que c'est en quelque sorte l'histoire d'un petit mensonge inséré dans le mensonge beaucoup plus large, global et systémique de la Russie de Brejnev.»
D'autant plus que, encore tout jeune, le personnage de Sasha apprendra que sa mère n'est pas morte comme on le lui avait toujours dit; et tout tournera bientôt autour de l'histoire de cet enfant qui veut retrouver sa mère dans un monde qui s'écroule de toutes parts...
Tout et rien
Droit, affichant le profil et le regard d'une sorte de grand oiseau de proie, Sasha Samar enchaîne en précisant qu'il ne tenait pas à jouer son propre rôle mais que Kemeid a insisté. Peut-être parce que le metteur en scène percevait qu'il était le seul à pouvoir sentir, de l'intérieur et mieux que quiconque, le monde de paranoïa et de fantasme dans lequel s'agite le Sasha du spectacle. «Le personnage est plus complexe qu'il ne le paraît. Rapidement, il en vient à vouloir se démarquer pour que sa mère, où qu'elle soit et qui qu'elle soit, puisse le reconnaître... Dans la vraie vie, je l'avoue, c'est un peu cela qui m'a amené, moi, à faire du théâtre...»
La discussion se fait encore plus animée; les idées et les éclats de rire se succèdent en cascades. Mais les deux hommes tiennent à préciser qu'il ne faut pas anticiper une pièce «politique»: pas de thèse ici qui s'appuierait sur un fond didactique d'expériences vécues. «Il faut voir le "rouge" du titre comme une sorte de métaphore, dira Olivier Kemeid. Nous sommes bien en Russie soviétique, c'est à dire en plein mensonge orchestré; dans ce mélange de désillusion, de désespoir et d'aspiration à la liberté aussi: oui. Mais tout cela est en arrière-fond: ce n'est pas le sujet de la pièce, plutôt le cadre dans lequel repose le mensonge de la fausse famille.»
Par contre, dès son retour d'Afghanistan, le «vrai» Sasha s'est bien inscrit au Conservatoire de Kiev où l'on a vite reconnu ses talents de comédien. Il a pourtant beaucoup de mal à intégrer la «nouvelle Russie». Il dit avoir rencontré là, en 1995, «une Russie du tout et rien» dans laquelle la violence et les mafias en tous genres jouent un rôle considérable: c'est ce climat insoutenable et dangereux qu'il a fui avec sa jeune famille.
Olivier Kemeid s'est bien sûr approprié l'histoire de Samar puisqu'il n'a jamais été question d'écrire un docu-fiction ou une biographie. Il a même pris un recul de six mois avant de revoir le comédien pour lui remettre sa première version finale; il avait d'ailleurs un peu le trac, puisqu'il est plutôt rare de faire lire à quelqu'un un texte inspiré de sa propre histoire. Le dramaturge ajoute que ses personnages sont construits à partir de ce que Sasha lui a raconté. «Ce sont d'abord des personnages de théâtre, des gens qui vivent dans l'excès, dans l'extrême: des Slaves. Ce qui, par définition, les rend intéressants pour un auteur de théâtre et pour un metteur en scène.»
Si jamais tout cela n'avait pas titillé votre curiosité, sachez que Annick Bergeron, Sophie Cadieux, Robert Lalonde et Geoffrey Gaquère (en Lénine!) complètent la distribution.








