D'une première un soir de janvier au Quat'Sous...
Et La Manufacture s'incarnant en Licorne
Des premières pièces itinérantes du Théâtre de La Manufacture jusqu'au tout nouveau théâtre de La Licorne, flambant neuf avec ses 200 places, il a fallu bien des âges et bien des spectacles. Survol de 36 ans de spectacles.
C'est dans le ressac d'Octobre 70 et de la Révolution tranquille que naît le Théâtre de La Manufacture. Autour du noyau formé par Claude Maher, Christiane Raymond, Louise Gamache et Jean-Denis Leduc, un groupe de comédiens allumés veut ruer dans les brancards, contester. Du mécontentement envers la façon de faire du théâtre, du besoin de composer une dramaturgie québécoise contemporaine naît en 1975 le Théâtre de La Manufacture, ainsi nommé simplement parce qu'une ancienne manufacture d'olives a failli en être le quartier général.
Double première le 19 janvier 1976. Premier spectacle de La Manufacture, avec la première — et unique — pièce du poète Michel Beaulieu, Jeudi soir en pleine face, au Théâtre de Quat'Sous. La Manufacture est alors itinérante et se promène entre le Centre d'essai de l'Université de Montréal, le Cinéma parallèle et le Centaur.
Premier succès: l'adaptation de Macbeth par Michel Garneau. «Ce fut presque un malheur, explique Paul Lefebvre, l'assidu de l'histoire du théâtre et conseiller dramaturgique au Centre des auteurs dramatiques. La Manufacture avait prévu jouer dans une salle de 300 places, dont le proprio les a fourrés, pour dire crûment les choses. Ils se sont retrouvés au Cinéma parallèle à jouer pour 65 spectateurs à la fois un show à dix-sept comédiens, à une époque où, étudiant, le billet me coûtait 4 $. C'était un spectacle remarquable qui les a mis sur la paille.» À partir de ce moment, La Manufacture s'en tiendra aux salles plus intimes, à cette proximité qui deviendra sa signature.
On est alors membre de La Manufacture. L'esprit est à la collaboration, plusieurs artistes ne font que passer, un peu ou un peu plus longtemps. Après cinq ans, Jean-Denis Leduc se retrouve pratiquement seul à affronter le travail quotidien qu'implique la fondation d'une compagnie.
Pignon sur rue
Un petit café-resto, boulevard Saint-Laurent, angle Saint-Norbert, permet à la compagnie d'avoir pignon sur rue, grâce à l'aide d'un restaurateur. La Licorne est née. Les cafés-théâtres sont nombreux à l'époque: Les Fleurs du Mal et Le Nelligan à Montréal, à Québec Le Hobbit et Le Petit Champlain. Le public vient y boire et y manger à 18h et voit le spectacle de 20h, avant de laisser la place aux fêtards, deuxième vague qui se pointe rarement avant 23h.
En septembre 1981, Louisette Dussault est la première à jouer dans cette Licorne bien serrée de 95 places, avec son solo Moman. Suivront Addolorata, de Marco Micone, Quelques curiosités sexuelles rue Saint-Denis, de David Mamet (traduite par Claire Dé), Ne blâmez jamais les bédouins, de René-Daniel Dubois. Entre autres.
«C'étaient des années de party», se rappelle, sourire aux lèvres, le directeur fondateur, Jean-Denis Leduc. Il dirige alors auprès de Daniel Simard et Daniel Valcourt. Le théâtre rachète le fonds de commerce et sera encore pendant quelques années le dernier des Mohicans des cafés-théâtres. Si la programmation, six soirs par semaine, fait la part belle au théâtre, les chansonniers — Alain Lamontagne, Pierre Létourneau et consorts — s'y produisent aussi. «On venait y boire, précise le conseiller dramaturgique, Paul Lefebvre. C'était un forum informel, un lieu où on pensait aussi le théâtre.»
Rue Papineau, enfin!
La rançon du succès? «Pour progresser, il fallait agrandir. On a eu la chance de mettre la main sur cet ancien magasin de sport, rue Papineau», poursuit Jean-Denis Leduc. En 1989, La Licorne redéménage, après une difficile recherche de financement et une série de rénovations, gardant, pour quelques années seulement encore, la formule resto-théâtre.
Marie Laberge baptise la salle de Jocelyne Trudelle, trouvée morte dans ses larmes, en 1989. Richard Desjardins, Dan Bigras, Gildor Roy viennent y chanter; Gaston Miron y dit sa poésie. Cabaret neiges noires, de Dominic Champagne, laisse sa marque. Au début des années 1990, le hall d'entrée est pris d'assaut par La Petite Licorne, une microsalle, un peu bric et broc, parfaite pour la relève et les essais.
C'est là que La Licorne trouve son identité. Années d'affirmation: toujours cherchant à construire une dramaturgie contemporaine québécoise, en travaillant cet alliage jeu-texte-lieu réaliste, humain, intime, La Licorne commence à faire de la codiffusion, à inviter des auteurs en résidence.
L'esprit se précise. La chanson prend la porte autour de 1995, laissant plus de place aux traductions, particulièrement celles venues de l'Écosse et de l'Irlande. C'est autour de Trick or Treat, de Jean Marc Dalpé, que l'esprit de La Licorne se cristallise. «La dramaturgie était déjà nôtre, mais le texte, la manière de faire, le jeu adapté au lieu, les familles d'acteurs, d'auteurs et de metteurs en scène qu'on avait construites, tout était alors au rendez-vous», analyse à rebours Jean-Denis Leduc.
Ce dernier se retrouve en 1998 seul à la direction. «À l'époque, rappelle Paul Lefebvre, le flop jouait 24 soirs alors que le hit en jouait 28. Dans cette logique, c'était compliqué de reprendre un spectacle, de faire des supplémentaires. Le milieu était pris dans une logique de produire-jeter. Leduc s'attaque à cette question dès qu'il se retrouve seul à la direction. Il se demande: comment crée-t-on?; comment diffuse-t-on?; et comment reprend-on quand on sait qu'une reprise signifie une création de moins?»
En tournée
La Manufacture commence les tournées en région. La société des loisirs, de François Archambault, est un fer de lance. «Ce spectacle, avec plus de 200 représentations, est emblématique de la nouvelle façon de faire de La Licorne», estime Lefebvre. Suivent Howie le Rookie, de Mark O'Rowe (traduit par Olivier Choinière), Gargarin way, de Gregory Burke (traduit par Yvan Bienvenue), et Cheech, de François Létourneau. Les contes urbains, d'Yvan Bienvenue, incontournable rendez-vous de Noël, trouvent aussi leur niche. «On en était à un taux de fréquentation de 96 % de la salle, et de 100 % pour les productions de La Manufacture», indique M. Leduc. Encore une fois, La Licorne est à l'étroit.
En 2004 s'entame le projet d'agrandissement. Il faut d'abord mettre la main sur le bar voisin et encore une fois trouver le financement. Qu'à cela ne tienne: la nouvelle Licorne, une salle amovible, est prête à accueillir jusqu'à 220 spectateurs. La Petite Licorne a aussi été revampée et, avec 100 sièges, demeure intime, mais elle peut désormais produire de façon autonome à la grande salle. Pour inaugurer cette nouvelle ère, Chaque jour, de l'auteure en résidence Fanny Britt, débute le 11 octobre.
Place aux nouvelles Licornes.
C'est dans le ressac d'Octobre 70 et de la Révolution tranquille que naît le Théâtre de La Manufacture. Autour du noyau formé par Claude Maher, Christiane Raymond, Louise Gamache et Jean-Denis Leduc, un groupe de comédiens allumés veut ruer dans les brancards, contester. Du mécontentement envers la façon de faire du théâtre, du besoin de composer une dramaturgie québécoise contemporaine naît en 1975 le Théâtre de La Manufacture, ainsi nommé simplement parce qu'une ancienne manufacture d'olives a failli en être le quartier général.
Double première le 19 janvier 1976. Premier spectacle de La Manufacture, avec la première — et unique — pièce du poète Michel Beaulieu, Jeudi soir en pleine face, au Théâtre de Quat'Sous. La Manufacture est alors itinérante et se promène entre le Centre d'essai de l'Université de Montréal, le Cinéma parallèle et le Centaur.
Premier succès: l'adaptation de Macbeth par Michel Garneau. «Ce fut presque un malheur, explique Paul Lefebvre, l'assidu de l'histoire du théâtre et conseiller dramaturgique au Centre des auteurs dramatiques. La Manufacture avait prévu jouer dans une salle de 300 places, dont le proprio les a fourrés, pour dire crûment les choses. Ils se sont retrouvés au Cinéma parallèle à jouer pour 65 spectateurs à la fois un show à dix-sept comédiens, à une époque où, étudiant, le billet me coûtait 4 $. C'était un spectacle remarquable qui les a mis sur la paille.» À partir de ce moment, La Manufacture s'en tiendra aux salles plus intimes, à cette proximité qui deviendra sa signature.
On est alors membre de La Manufacture. L'esprit est à la collaboration, plusieurs artistes ne font que passer, un peu ou un peu plus longtemps. Après cinq ans, Jean-Denis Leduc se retrouve pratiquement seul à affronter le travail quotidien qu'implique la fondation d'une compagnie.
Pignon sur rue
Un petit café-resto, boulevard Saint-Laurent, angle Saint-Norbert, permet à la compagnie d'avoir pignon sur rue, grâce à l'aide d'un restaurateur. La Licorne est née. Les cafés-théâtres sont nombreux à l'époque: Les Fleurs du Mal et Le Nelligan à Montréal, à Québec Le Hobbit et Le Petit Champlain. Le public vient y boire et y manger à 18h et voit le spectacle de 20h, avant de laisser la place aux fêtards, deuxième vague qui se pointe rarement avant 23h.
En septembre 1981, Louisette Dussault est la première à jouer dans cette Licorne bien serrée de 95 places, avec son solo Moman. Suivront Addolorata, de Marco Micone, Quelques curiosités sexuelles rue Saint-Denis, de David Mamet (traduite par Claire Dé), Ne blâmez jamais les bédouins, de René-Daniel Dubois. Entre autres.
«C'étaient des années de party», se rappelle, sourire aux lèvres, le directeur fondateur, Jean-Denis Leduc. Il dirige alors auprès de Daniel Simard et Daniel Valcourt. Le théâtre rachète le fonds de commerce et sera encore pendant quelques années le dernier des Mohicans des cafés-théâtres. Si la programmation, six soirs par semaine, fait la part belle au théâtre, les chansonniers — Alain Lamontagne, Pierre Létourneau et consorts — s'y produisent aussi. «On venait y boire, précise le conseiller dramaturgique, Paul Lefebvre. C'était un forum informel, un lieu où on pensait aussi le théâtre.»
Rue Papineau, enfin!
La rançon du succès? «Pour progresser, il fallait agrandir. On a eu la chance de mettre la main sur cet ancien magasin de sport, rue Papineau», poursuit Jean-Denis Leduc. En 1989, La Licorne redéménage, après une difficile recherche de financement et une série de rénovations, gardant, pour quelques années seulement encore, la formule resto-théâtre.
Marie Laberge baptise la salle de Jocelyne Trudelle, trouvée morte dans ses larmes, en 1989. Richard Desjardins, Dan Bigras, Gildor Roy viennent y chanter; Gaston Miron y dit sa poésie. Cabaret neiges noires, de Dominic Champagne, laisse sa marque. Au début des années 1990, le hall d'entrée est pris d'assaut par La Petite Licorne, une microsalle, un peu bric et broc, parfaite pour la relève et les essais.
C'est là que La Licorne trouve son identité. Années d'affirmation: toujours cherchant à construire une dramaturgie contemporaine québécoise, en travaillant cet alliage jeu-texte-lieu réaliste, humain, intime, La Licorne commence à faire de la codiffusion, à inviter des auteurs en résidence.
L'esprit se précise. La chanson prend la porte autour de 1995, laissant plus de place aux traductions, particulièrement celles venues de l'Écosse et de l'Irlande. C'est autour de Trick or Treat, de Jean Marc Dalpé, que l'esprit de La Licorne se cristallise. «La dramaturgie était déjà nôtre, mais le texte, la manière de faire, le jeu adapté au lieu, les familles d'acteurs, d'auteurs et de metteurs en scène qu'on avait construites, tout était alors au rendez-vous», analyse à rebours Jean-Denis Leduc.
Ce dernier se retrouve en 1998 seul à la direction. «À l'époque, rappelle Paul Lefebvre, le flop jouait 24 soirs alors que le hit en jouait 28. Dans cette logique, c'était compliqué de reprendre un spectacle, de faire des supplémentaires. Le milieu était pris dans une logique de produire-jeter. Leduc s'attaque à cette question dès qu'il se retrouve seul à la direction. Il se demande: comment crée-t-on?; comment diffuse-t-on?; et comment reprend-on quand on sait qu'une reprise signifie une création de moins?»
En tournée
La Manufacture commence les tournées en région. La société des loisirs, de François Archambault, est un fer de lance. «Ce spectacle, avec plus de 200 représentations, est emblématique de la nouvelle façon de faire de La Licorne», estime Lefebvre. Suivent Howie le Rookie, de Mark O'Rowe (traduit par Olivier Choinière), Gargarin way, de Gregory Burke (traduit par Yvan Bienvenue), et Cheech, de François Létourneau. Les contes urbains, d'Yvan Bienvenue, incontournable rendez-vous de Noël, trouvent aussi leur niche. «On en était à un taux de fréquentation de 96 % de la salle, et de 100 % pour les productions de La Manufacture», indique M. Leduc. Encore une fois, La Licorne est à l'étroit.
En 2004 s'entame le projet d'agrandissement. Il faut d'abord mettre la main sur le bar voisin et encore une fois trouver le financement. Qu'à cela ne tienne: la nouvelle Licorne, une salle amovible, est prête à accueillir jusqu'à 220 spectateurs. La Petite Licorne a aussi été revampée et, avec 100 sièges, demeure intime, mais elle peut désormais produire de façon autonome à la grande salle. Pour inaugurer cette nouvelle ère, Chaque jour, de l'auteure en résidence Fanny Britt, débute le 11 octobre.
Place aux nouvelles Licornes.











