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    Théâtre - Nous sommes ici

    9 juin 2011 |Sylvie Nicolas | Théâtre
    Cinq jours en mars
    Texte et mise en scène: Toshiki Okada. Avec Taichi Yamagata, Shoko Matsumara, Riki Takeda, Izumi Aoyagi, Hideaki Washio, Shuhei Fuchino, Shingo Ota. Une création du Théâtre Chelfitsch, présentée dans le cadre du Carrefour international de théâtre, au théâtre de la Bordée, jusqu'au 8 juin.
    Deux jeunes se rencontrent à un concert, se rendent dans un «love hotel» pour vivre une baise de cinq jours sans lendemain. Deux autres prennent part à une très passive marche de manifestation. Une autre témoigne de son désir de déménager sur Mars après avoir été flouée par un garçon.

    Des situations initiales d'une déconcertante banalité avec, en toile de fond, l'imminence du débarquement des forces américano-britanniques en Iraq. Nous sommes en mars 2003, dans le désoeuvrement, le désengagement, dans les territoires de l'ennui. Nous sommes dans l'antichambre de toute urgence et sur la table d'opération, nous observons le moi débranché et son coeur sous respirateur artificiel. La guerre est chose normale, ses conséquences et ses souffrances, distantes et intégrées aux journaux télévisés. Acheter un masque pour atténuer l'allergie est aussi impérieux que de choisir de ne pas allumer la télé dans une chambre d'hôtel.

    Cinq jours en mars de Toshiki Okada pourrait bien se situer entre le théâtre sans théâtre et la partie de tennis de table bien orchestrée. Entre l'abolition du jeu, de la structure dramatique, la mise à l'écart du personnage, dans la narration oblique, indirecte, et l'évidage de sens à force de cumul et de répétitions. Une sorte d'En attendant Godot qui n'attend rien, de Jour de la marmotte célébré comme une terrifiante messe pour un temps présent: nous sommes «dits» par d'autres qui racontent à d'autres ce que nous étions ici ou là, comme ça, en passant.

    La gestuelle couplée au «jeu sans jeu» des acteurs est parfois un étrange rappel de la biomécanique de Meyerold ou de certains mouvements du butô. Ce surplus de gestes s'élève au-dessus du reste. L'acteur-narrateur n'est plus qu'un joueur qui renvoie le texte à un autre acteur-narrateur. La petite histoire des uns et des autres est la balle qui rebondit au-dessus du filet. Le filet, c'est le monde. Nos petites vies passent au-dessus et rebondissent sans fin jusqu'à ce que quelqu'un annonce que c'est le temps de la pause ou que c'est fini.

    La proposition scénique d'Okada rouvre la plaie de l'abolition du sujet, de celle de l'action, frôle l'absurde, fait surgir la dérision autant que la déraison. Ses acteurs ne jouent plus parce que la société a distribué tous les rôles. Il ne signe pas de mise en scène, il nous renvoie celle de la société de spectacle dans laquelle nous prenons passivement place et il le fait avec humour. Cinq jours en mars est un rappel de la signalisation: «Vous êtes ici».

    ***

    Collaboratrice du Devoir












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