De mort et d'amour
L'actualité des dernières semaines nous a placés, tous tant que nous sommes, au cœur même de la tragédie humaine. Autour de l'affaire Cantat se sont déployées nos grandeurs et nos misères. Sur l'écran blanc, chacun a projeté ses peurs, ses failles, ses fantasmes refoulés, ses sentiments inavouables, ses vérités. Personne n'est sorti indemne de ce débat où l'art a servi d'alibi pour les uns, de rempart pour d'autres, d'absolu pour un certain nombre. La polémique a rejoint une opinion publique interpellée par les médias et mis en lumière, si besoin était, une fracture entre les défenseurs de l'art pour l'art et le commun des mortels. Une lutte des classes, à vrai dire, entre une élite artistique et la plèbe. Voilà pour les apparences.
En réalité, ce débat où le mépris et la haine, l'angélisme et la vengeance, la grandeur d'âme et la mesquinerie ont tour à tour dominé demeure salutaire. Qu'est-ce que l'art? L'artiste est-il inattaquable? La morale est-elle une idéologie de droite? La violence conjugale est-elle la plaie si officiellement réprouvée? Voilà quelques questions auxquelles on ne peut pas échapper.
Wajdi Mouawad, par sa sortie publique et cette lettre hautement perturbante à Aimée, sa fille de trois ans («si je suis moi-même ton propre assassin, je ne voudrais pas être jeté aux orties des humains»), nous entraîne davantage dans ses propres démons. Mais peu importe qu'il s'en défende, il a quitté l'art pour un terrain mouvant où son élan créateur ne peut le mettre à l'abri du jugement des autres. Le roi est nu cette fois. Son analyse de la justice, où la reconnaissance du crime, la sentence imposée puis purgée suffiraient au rachat de l'assassin, procède d'une vision primaire du pardon et ressemble plutôt à une invitation à assassiner la mémoire par l'oubli.
En passant par sa petite fille pour s'adresser au public qui l'a porté aux nues dans le passé, Wajdi Mouawad s'enfonce lui-même dans les abysses de son propre mystère et met en péril, d'une certaine manière, le créateur, c'est-à-dire celui qui ne doit pas traverser le miroir vers la réalité. Si l'on poursuit son raisonnement, il aurait choisi Marc Lépine, si ce dernier ne s'était pas suicidé, pour jouer son rôle dans l'adaptation scénique du drame de Polytechnique dont il fut l'assassin délirant.
Ce débat nous a aussi plongés dans un malaise indéfinissable. «Si Marie Trintignant avait été heurtée par un bus, je suppose que vous auriez lynché le conducteur», m'a écrit un lecteur courroucé dans une tentative de banalisation plus ou moins consciente de la violence conjugale. «Je me tiens aux côtés de celui qui ôta sa vie à la femme qu'il aimait», écrit aussi le metteur en scène et dramaturge dans la lettre à sa petite Aimée. Or, le cardiologue Guy Turcotte, qui a assassiné dans un rituel au-delà de l'horreur ses deux enfants pour les soustraire à leur mère qui l'avait quitté, a déclaré à l'ambulancier qui le transportait à l'hôpital: «J'aime ma femme», comme un écho de tous ceux et celles qui ont mis en avant la justification amoureuse pour expliquer l'assassinat de l'aimée Marie et de tant d'autres aimées tuées ou battues par des «amoureux» exacerbés.
Faut-il à l'occasion de cette fête de Pâques qui marque pour les chrétiens la résurrection du Christ, mort pour racheter l'homme, rappeler la parole évangélique «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime»?
Les meurtres qu'on dit d'amour ne seraient-ils pas dictés par la haine? La haine de soi, certes, mais la haine de l'autre avant tout. La colère, la rage, le ressentiment sont les moteurs du passage à l'acte de tuer. La vision romantique du crime passionnel est affaire de littérature, de théâtre. La réalité est plus sordide. Les coups de couteau qui transpercent la poitrine d'un enfant, les coups de poing à mains baguées qui frappent à répétition la tête de la victime, les halètements de la bête humaine qui s'acharne sur sa proie seraient dictés par l'amour?
Wajdi Mouawad, en invitant son «ami», son «frère» Bertrand Cantat à faire partie de la distribution de sa trilogie, avant de faire un choix artistique, a choisi la transgression sociale. «L'art est miroir des souffrances et des douleurs», comme il l'écrit, mais ajoutons: à la condition de demeurer dans l'espace fantasmé.
Si l'on peut donner sa vie pour l'amour de l'autre, l'on ne peut pas tuer l'autre pour atténuer sa souffrance et son désespoir. Et ceux qui tuent, aussi souffrants soient-ils, conservent intacte, à moins d'être atteints de démence, une liberté que reconnaît la justice des hommes en les condamnant au nom de la loi.
La résurrection des chrétiens est symboliquement le triomphe de la vie sur la mort. L'amour qui tue marque la dérive du coeur et de l'esprit fascinés par la Noirceur si chère aux tragédiens. L'amour sans la conservation de vie est un non-lieu, un non-sens, un huis clos dont l'assassin est éternellement prisonnier.
***
denbombardier@videotron.ca
En réalité, ce débat où le mépris et la haine, l'angélisme et la vengeance, la grandeur d'âme et la mesquinerie ont tour à tour dominé demeure salutaire. Qu'est-ce que l'art? L'artiste est-il inattaquable? La morale est-elle une idéologie de droite? La violence conjugale est-elle la plaie si officiellement réprouvée? Voilà quelques questions auxquelles on ne peut pas échapper.
Wajdi Mouawad, par sa sortie publique et cette lettre hautement perturbante à Aimée, sa fille de trois ans («si je suis moi-même ton propre assassin, je ne voudrais pas être jeté aux orties des humains»), nous entraîne davantage dans ses propres démons. Mais peu importe qu'il s'en défende, il a quitté l'art pour un terrain mouvant où son élan créateur ne peut le mettre à l'abri du jugement des autres. Le roi est nu cette fois. Son analyse de la justice, où la reconnaissance du crime, la sentence imposée puis purgée suffiraient au rachat de l'assassin, procède d'une vision primaire du pardon et ressemble plutôt à une invitation à assassiner la mémoire par l'oubli.
En passant par sa petite fille pour s'adresser au public qui l'a porté aux nues dans le passé, Wajdi Mouawad s'enfonce lui-même dans les abysses de son propre mystère et met en péril, d'une certaine manière, le créateur, c'est-à-dire celui qui ne doit pas traverser le miroir vers la réalité. Si l'on poursuit son raisonnement, il aurait choisi Marc Lépine, si ce dernier ne s'était pas suicidé, pour jouer son rôle dans l'adaptation scénique du drame de Polytechnique dont il fut l'assassin délirant.
Ce débat nous a aussi plongés dans un malaise indéfinissable. «Si Marie Trintignant avait été heurtée par un bus, je suppose que vous auriez lynché le conducteur», m'a écrit un lecteur courroucé dans une tentative de banalisation plus ou moins consciente de la violence conjugale. «Je me tiens aux côtés de celui qui ôta sa vie à la femme qu'il aimait», écrit aussi le metteur en scène et dramaturge dans la lettre à sa petite Aimée. Or, le cardiologue Guy Turcotte, qui a assassiné dans un rituel au-delà de l'horreur ses deux enfants pour les soustraire à leur mère qui l'avait quitté, a déclaré à l'ambulancier qui le transportait à l'hôpital: «J'aime ma femme», comme un écho de tous ceux et celles qui ont mis en avant la justification amoureuse pour expliquer l'assassinat de l'aimée Marie et de tant d'autres aimées tuées ou battues par des «amoureux» exacerbés.
Faut-il à l'occasion de cette fête de Pâques qui marque pour les chrétiens la résurrection du Christ, mort pour racheter l'homme, rappeler la parole évangélique «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime»?
Les meurtres qu'on dit d'amour ne seraient-ils pas dictés par la haine? La haine de soi, certes, mais la haine de l'autre avant tout. La colère, la rage, le ressentiment sont les moteurs du passage à l'acte de tuer. La vision romantique du crime passionnel est affaire de littérature, de théâtre. La réalité est plus sordide. Les coups de couteau qui transpercent la poitrine d'un enfant, les coups de poing à mains baguées qui frappent à répétition la tête de la victime, les halètements de la bête humaine qui s'acharne sur sa proie seraient dictés par l'amour?
Wajdi Mouawad, en invitant son «ami», son «frère» Bertrand Cantat à faire partie de la distribution de sa trilogie, avant de faire un choix artistique, a choisi la transgression sociale. «L'art est miroir des souffrances et des douleurs», comme il l'écrit, mais ajoutons: à la condition de demeurer dans l'espace fantasmé.
Si l'on peut donner sa vie pour l'amour de l'autre, l'on ne peut pas tuer l'autre pour atténuer sa souffrance et son désespoir. Et ceux qui tuent, aussi souffrants soient-ils, conservent intacte, à moins d'être atteints de démence, une liberté que reconnaît la justice des hommes en les condamnant au nom de la loi.
La résurrection des chrétiens est symboliquement le triomphe de la vie sur la mort. L'amour qui tue marque la dérive du coeur et de l'esprit fascinés par la Noirceur si chère aux tragédiens. L'amour sans la conservation de vie est un non-lieu, un non-sens, un huis clos dont l'assassin est éternellement prisonnier.
***
denbombardier@videotron.ca
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

