Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Lettre à Bertrand Cantat... et aux Érinyes

    Odile Tremblay
    9 avril 2011 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques
    Bertrand Cantat<br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) Petras Malukas Bertrand Cantat
    Je ne vous connais pas. Ou seulement à travers la musique de Noir Désir que j'aimais, puis par le meurtre, le sang inscrit à l'encre indélébile dans votre sillage. Ivresse, jalousie, dope. Le décès de Marie Trintignant, battue par vous à mort à Vilnius en Lituanie en 2003, a créé un électrochoc. L'actrice disparue — homicide involontaire, trancha la cour — allait devenir emblématique de toutes les violences conjugales.

    La compassion que m'avait inspirée Marie Trintignant dans son coma fut immense, ce coma où vous l'aviez abandonnée plusieurs heures durant avant de réagir. Je sais. Je sais. Immense, donc, la colère aussi. Aujourd'hui, je vous plains d'avoir survécu, malgré l'horreur du geste. Ajouter la haine à la violence ne fait que perpétuer un cycle infernal. On se souhaite mieux.

    Je ne vous connais pas, mais j'ai lu sur votre éclat et votre chute. Vos photos m'ont parlé surtout: ce glorieux sourire de chanteur rock à qui tout réussit, puis les yeux égarés, cernés, honteux de celui qui porte à la fois le crime et l'opprobre, comme le souvenir des barreaux. Un regard plus hanté encore, après que la mère de vos enfants, redevenue votre compagne, se fut donné la mort, ajoutant du rouge au rouge et du noir au noir.

    Les têtes d'affiche criminelles se transforment vite en symboles universels, en emblèmes du mal. Pas d'anonymat possible et une sentence à vie dans l'opinion publique.

    Vous n'êtes plus le même, et qui le serait? La traversée des enfers vous a brisé. Oui, ces photos le crient. Vous avez purgé votre peine, lancé des excuses à la face du monde. L'heure est à la réhabilitation. On n'a pas à minimiser quoi que ce soit, mais à promouvoir des lendemains possibles. Que faire avec un revenant du meurtre? De lancinantes questions de société sont à poser et, dans ce brouhaha, qui saurait s'y atteler à tête reposée?

    Votre ami Wajdi Mouawad a voulu vous aider à émerger, à ouvrir la porte à tous les exorcismes. Mais la décision de vous impliquer au printemps 2012 dans Le Cycle des femmes tiré de Sophocle relevait aussi — il en était comme vous conscient — de la provocation. Pari risqué. Des remous étaient à prévoir. Ce fut un raz-de-marée.

    Vous ne viendrez pas au Québec. C'est entendu. Le gouvernement fédéral, douteux procédé, s'en mêle pour prévoir vous refouler aux frontières, lui qui déroule le tapis rouge devant tant d'assassins politiques haut placés. Mais en quoi serait-il de toute façon tentant pour vous d'affronter en chair et en os ces clameurs?

    La vue des lapidations, du défoulement collectif en appel à l'hallali n'a rien de glorieux, bave et insultes aux lèvres. Reste que le choix de Mouawad était vraiment risqué. Le thème du spectacle, en regroupant Les Trachiniennes, Antigone et Électre, paroles de femmes enflammées, rendait votre présence insolente et fut perçu comme un affront. Qui aurait été voir ce Cycle, amis ou ennemis, autrement que pour lorgner votre tronche dans le choeur, faisant oublier Sophocle à tous?

    Mieux eût valu vous entendre et vous voir en musique dans le choeur d'Oedipe. Même si la catharsis eût été sans doute plus grande dans un cycle résonant de cris féminins. Le parti pris créatif de Mouawad, dans une cohérente démarche, s'arrime à un théâtre de transgression, spectacle psychomagique à la Jodorowsky, défi audacieux de l'art qui s'abreuve à la plaie pour la colmater.

    Wajdi Mouawad s'y connaît d'autant plus en art cathartique qu'il fut enfant de la guerre, transformant des réminiscences sanglantes en solutions de remplacement de lumière. Tel était entre autres le message de son Incendies. Et sans doute voit-il avec raison dans votre destin un écho contemporain aux tragédies grecques. Celles-ci sont peuplées de héros et d'héroïnes aux mains rouges, torturés de remords, qui après avoir tué père, mère, enfants ou amour deviennent la proie des Érinyes, terribles déesses de la vengeance à la mémoire longue. Ces mêmes déesses prennent ici les visages d'une foule rageuse. Mais plusieurs estiment les plaies encore trop vives pour vous accueillir. Il faut aussi les écouter. D'autres voix ont défendu le projet. Pas d'unité de ton, plutôt une foire d'empoigne et un malaise que nul ne peut balayer du revers de la main.

    En convainquant Lorraine Pintal, la directrice du TNM, d'appuyer sa démarche, Mouawad l'avait plongée dans l'eau chaude. Même si elle a su endosser ce choix avec fougue, courage, au nom de tous les principes artistiques et du droit à la réinsertion, la voici ébranlée. Désabonnements au TNM, nous dit-on, missives hostiles ou claques dans le dos. Le spectacle avant sa création se sera joué sur un ring de boxe.

    Je ne vous connais pas, mais ce débat soulevé fut révélateur de tant de fractures, de contradictions sociales, de rancoeurs amassées, d'appels d'air, que peut-être la catharsis désirée par Mouawad se produit-elle ces jours-ci à pleines tribunes, ici ou ailleurs, pour déboucher bientôt sur un élargissement de conscience. Peut-être en sortirons-nous plus sages, et vous plus apaisé. Car la vengeance des Érinyes ne libère personne. Cela, Wajdi l'aura toujours compris.












    Envoyer
    Fermer
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.