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Théâtre - L'inconfort et l'indifférence

Philippe Couture   14 mars 2011  Théâtre
Christian Lapointe dans Le 20 novembre, dans une mise en scène de Brigitte Haentjens<br />
Photo : Yannick Macdonald
Christian Lapointe dans Le 20 novembre, dans une mise en scène de Brigitte Haentjens

À retenir

    Le 20 novembre
    • De Lars Norén.
    • Mise en scène de Brigitte Haentjens.
    • Une production de Sybillines
    • À l'affiche du Théâtre La Chapelle
    • Jusqu'au 26 mars.
On ne pourra assurément pas reprocher à Brigitte Haentjens de manquer de cohérence. Sa mise en scène du monologue Le 20 novembre, de Lars Norén, est toute tendue vers une seule direction: causer l'inconfort du spectateur pour le rendre complice et responsable du drame qui se joue devant lui. Et pas le moindre drame.

Quand survient une tuerie dans une école, les médias s'empressent de dénicher une faille chez le tueur. Tout pour ne pas réfléchir aux causes sociales d'un tel geste, tout pour ne pas prendre le blâme et rassurer les ouailles. Dans Le 20 novembre, l'auteur Lars Norén fait exactement le contraire.

Le tueur dont il s'inspire, Sebastian Bosse, jeune homme qui a ouvert le feu sur ses camarades en Allemagne en novembre 2006, n'est pas un simple fêlé qui se venge du rejet dont il a été victime. Pas un individu troublé dont le geste ne s'expliquerait que par des causes intimes. C'est un jeune homme en plein contrôle, certes exalté et dérangeant, mais parfaitement convaincu de faire un geste social, de renvoyer à ses semblables un fidèle miroir d'eux-mêmes. Il trace le portrait d'une société conformiste, vendue aux diables de la marchandise et de la possession futile, broyée par le consensus, le confort et l'indifférence. Le texte n'a rien de subtil; il dénonce avec des mots mille fois entendus, mais ces mots sont investis d'une criante nécessité. Cela frappe fort.

Brigitte Haentjens et Christian Lapointe (ici dans la position de l'acteur dirigé par autrui — chose très rare dans son parcours) sont habitués à naviguer dans ces thèmes, à porter un regard pessimiste et sans complaisance sur un monde désenchanté qu'ils n'arrivent tout simplement pas à observer avec des lunettes roses. Mais jamais ces deux-là ne sont allés aussi loin dans l'accusation, jamais ils n'ont cherché si fort à serrer l'étau sur leurs contemporains. Il n'y a pas de coup de feu dans cette mise en scène, pas de violence physique ni même de réel assaut verbal, mais tout est pensé pour nous interpeller et nous empêcher de nous dérober. Plus encore que dans La Nuit juste avant les forêts, en octobre dernier, alors qu'Haentjens emmurait le comédien Sébastien Ricard dans un loft industriel du quartier Saint-Henri pour livrer la percutante parole de Koltès.

L'oppressante scénographie d'Anick La Bissonnière transforme le Théâtre La Chapelle en salle de classe aux plafonds bas, aux néons insistants et aux gradins vertigineux, plongeant vers un espace scénique diminué où le comédien, tel un animal traqué, contient sa rage et se prépare à attaquer. Son jeu, entre colère et résignation, se ponctue de regards perçants et accusateurs, de mouvements secs et menaçants, alors que, pourtant, le corps semble contraint et même emprisonné, malgré la révolte qui gronde. Brillante illustration de l'inertie qui ronge l'être humain postmoderne.

***

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