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    Théâtre - Traquer le mensonge

    Avec Tom à la ferme, Michel Marc Bouchard poursuit sa charge contre la violence et les murs de silence dont elle s'abreuve

    8 janvier 2011 |Michel Bélair | Théâtre
    Le dramaturge, Michel-Marc Bouchard<br />
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le dramaturge, Michel-Marc Bouchard
    • Tom à la ferme
    • Texte de Michel Marc Bouchard mis en scène par Claude Poissant.
    • Une création du Théâtre d'Aujourd'hui
    • présentée du 11 janvier au 5 février.
    • 514 282-3900
    Il neige en ce mardi de la fin de décembre, à quelques jours des vacances de fin d'année et du retour annuel de Michel Marc Bouchard à ses sources saguenéennes, chez lui. Même s'il est surchargé de travail, ce passionné des origines est en grande forme.

    Selon ses bonnes vieilles habitudes, il bricole plusieurs trucs en même temps, tout en assistant depuis quelques jours aux enchaînements de son texte le plus récent, Tom à la ferme, qui prend l'affiche du Théâtre d'Aujourd'hui de l'autre côté du temps des Fêtes, ce mardi qui vient. Depuis quelques mois, par exemple, il bosse de façon intensive à un scénario de film sur la reine Christine de Suède, pour le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki...

    Fatalité

    Mais nous sommes plutôt là — il y a presque trois semaines déjà! — pour parler de ce Tom qui se voit soudain confronté à la mort de son amant décédé bêtement dans un accident de la route. Tom qui décide d'assister aux funérailles à la ferme familiale dans un bled perdu du Québec profond, qui se rend compte brutalement que la famille de son conjoint ne sait rien de lui et que celui qui n'est plus là a entouré sa vie d'un épais mur de mensonges.

    «Le personnage de Tom est une sorte d'incarnation de la fatalité», explique Michel-Marc Bouchard, dans cet étrange mélange de passion et de raison, de calme et de précipitation qui caractérise son discours tout autant que ses oeuvres dramatiques. Chez lui, on le sait depuis au moins L'Histoire de l'oie et Les Muses orphelines, la frontière est mince entre l'apparence de calme plat le plus ordinaire et la tragédie grecque. Bouchard cultive les moments charnières, les crises et les tensions en tous genres...

    «Si on dit que j'écris "bleu" habituellement, eh bien, ici, j'ai écrit dans un bleu un peu plus foncé. Tout nous rattrape toujours; c'est ce que je veux dire aussi en parlant de fatalité... Avec la même grammaire émotive et en utilisant des formes différentes, j'ai toujours exploré la même gamme de thèmes: l'absence, le deuil, le mensonge et l'homophobie. Ici, le personnage de Tom est un être naïf d'une totale sincérité. Il ne prend aucune distance: son sous-texte est son texte... Ce qui rendra encore plus terrible le choc avec l'environnement dans lequel il se retrouvera!»

    De son écriture et des transformations qui l'ont marquée jusqu'à aujourd'hui, le dramaturge dira qu'il fait maintenant beaucoup plus confiance à la situation et aux personnages qu'au moment de ses débuts, alors qu'il se laissait plus facilement aller au lyrisme. «C'est probablement mon travail de scénariste qui influence ici l'auteur de théâtre, mais j'essaie maintenant de bâtir la représentation entre les répliques de mes personnages, en me servant des silences tout autant que des mots. Les silences construisent un volet important du spectacle puisqu'ils sont en quelque sorte la parole du public...»

    Mais il n'y a certes pas que des silences dans ce Tom à la ferme, bien au contraire. Bouchard y aborde la violence de plein front, comme il le dit. «Parce que je veux qu'on parle de cette violence dirigée encore contre ceux qui assument leur différence. Sauf que tout de suite la question s'est posée pour moi: comment parler de l'homosexualité 20 ans après Les Feluettes? Comment parler de ce mensonge premier et fondateur des premiers pas d'un homme vers un autre homme dans lequel il cherche d'abord l'acceptation de ce qu'il est? Dans cet élan, l'un comme l'autre se transforment pour plaire... et la même vérité, le même mensonge plutôt!, vaut pour tous. Ce que je dis, c'est que ce mensonge est proactif, devient finalement une écriture: il n'y a certainement pas de hasard à ce que ce soit, partout, l'un des principaux moteurs du théâtre...»

    Un choc brutal

    Tom vit donc dans la grande ville avec son compagnon dont on ne saura jamais le nom. Il accepte difficilement sa mort. Son absence si brutalement définitive l'amène à tenter de renouer le fil qui s'est cassé et à vouloir retrouver aussi le disparu à travers les membres de sa famille qu'il ne connaît pas. Précisons que Tom est un homme d'aujourd'hui, un petit bourgeois plutôt à l'aise financièrement; il pourrait habiter sur le Plateau ou dans le Vieux-Montréal. Il a un look d'enfer, comme tient à le préciser Michel Marc Bouchard, et il est surtout beaucoup trop «habillé» pour le petit village et la ferme laitière où habite la famille de son amant décédé. Le choc sera brutal. Presque suicidaire...

    Claude Poissant signe ici pour la première fois la mise en scène d'un texte de Michel Marc Bouchard, ce qui est quand même étonnant puisque les deux hommes se connaissent et se fréquentent depuis plusieurs éternités — Poissant avait produit pour le PàP la première version des Feluettes mise en scène par André Brassard en 1987. Bouchard souligne que les deux hommes se sont «choisis».

    «J'ai remis le texte à Claude en ne lui disant pas un mot, mais je brûlais qu'il me dise, après l'avoir lu, qu'il tenait absolument à le monter... et c'est exactement ce qui s'est passé! Claude est, pour moi, l'homme de tous les défis: c'est un metteur en scène exigeant qui n'a pas peur de fouiller au fond des âmes. Il me connaît bien, je le connais bien. Je sais que c'est un créateur qui s'approprie les textes qu'il travaille et j'ai senti dès le départ l'ampleur de l'engagement qu'il prenait envers le texte de Tom et envers moi. Je sais ce qu'il a investi pour réécrire l'histoire à sa façon en la faisant passer du texte brut à la scène. Je me répète, c'est précisément ce que je souhaitais... Surtout pour le personnage de Tom, qui est un homme qui ne fait jamais le tri de ses émotions et de ses mots et qui vit en quelque sorte la violence qui lui tombe dessus comme une sorte de profond épisode névrotique.»

    Les deux hommes planchent sur Tom à la ferme depuis mai dernier, discutant autant de détails infimes que de vues d'ensemble. Bouchard dit qu'il a retouché quelques passages de son texte mais que, à ce stade, l'opération tient de la haute couture, «comme si on ajustait un bouton sur le costume d'un acteur». On aura compris qu'il sent son Tom entre bonnes mains...

    Mais tout cela n'empêche pas Michel Marc Bouchard d'être Michel Marc Bouchard jusque dans le bout des mots. En fin d'entrevue, il a tenu à souligner son inquiétude en dénonçant le peu de place occupé aujourd'hui par les arts dans les médias. On ne se refait pas...












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