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    Prix Athanase-David - La fructueuse révolte de Suzanne Lebeau

    13 novembre 2010 |Michel Bélair | Théâtre
    Suzanne Lebeau<br />
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Suzanne Lebeau
    Traduite et jouée sur tous les continents, l'œuvre de Suzanne Lebeau met en scène les questions incontournables qu'on se pose depuis l'enfance jusqu'à la mort.

    Elle est émue, Suzanne Lebeau! Le fait de recevoir aujourd'hui, de ses pairs, un prix aussi prestigieux que l'Athanase-David la touche profondément. «C'est fabuleux! Je suis à la fois très émue et très fière qu'on me remette un prix littéraire pour des textes de théâtre: des textes de théâtre que j'ai écrits pour les enfants! Je vis cela comme une sorte de consécration pour le théâtre jeunes publics tout entier parce que, depuis 35 ans, mes pièces reposent sur mes rencontres et mon travail en atelier avec les enfants.»

    L'ébullition tranquille

    Pourtant, Suzanne Lebeau — dont le texte le plus récent, Le bruit des os qui craquent, a été joué à la Comédie-Française — a depuis longtemps l'habitude des prix. Ici comme en Europe et au Mexique, elle en a déjà reçu de fort importants, comme le Prix du gouverneur général, le Prix de la critique, jeunes publics, le Sony Labou Tansi des Lycéens, le Prix des Journées des auteurs de théâtre de Lyon, le Jack London, le Masque du texte original, le Prix Francophonie jeunesse, le Chalmers Children's Play Award... et plusieurs autres. Il y a déjà une dizaine d'années, l'Assemblée internationale des parlementaires de langue française lui a même décerné le grade de chevalier de l'Ordre de la Pléiade pour l'ensemble de son oeuvre.

    En fait, si vous avez suivi le moindrement le travail de Suzanne Lebeau, vous savez déjà qu'il n'y a pas de véritable surprise à ce qu'on ait d'abord considéré la haute tenue littéraire de ses textes pour lui remettre l'Athanase-David.

    C'est un peu d'ailleurs parce que l'enfance était un territoire particulièrement négligé qu'elle a commencé à écrire pour les petits il y a 35 ans, quelque part au milieu des années 1970, en pleine Révolution tranquille. Par révolte, presque. «À l'époque, on faisait vraiment n'importe quoi quand on s'adressait aux enfants; on ne cherchait toujours qu'à les divertir et qu'à les amuser. Ou, au contraire, on se montrait très didactique dans le but de leur apprendre des choses. Les enfants n'existaient alors qu'en fonction de ce qu'ils allaient devenir. Comme s'ils n'avaient pas tous le mot "pourquoi" inscrit en permanence sur leurs lèvres dès qu'ils peuvent parler! Comme si nous n'avions pas avantage à partager ce territoire avec eux! Heureusement, tout cela a éclaté au cours des années 1970!»

    Suzanne Lebeau parle de l'époque avec fougue, c'est le moins qu'on puisse dire! Il faut l'entendre raconter l'explosion culturelle et sociale qui survint ici avec la Révolution tranquille: elle parle d'une ouverture, d'une ébullition constante dans tous les secteurs, en art surtout, alors qu'elle se préparait à devenir comédienne. Et, après avoir étudié à l'École nationale de théâtre, elle joue toujours: on l'a vue dans Rosencrantz et Guilederstein sont morts, de Tom Stoppard, mais, à la fin des années 1960, c'était dans la cage à poules du vieux Théâtre d'Aujourd'hui. Mais elle sera aussi Colombine donnant la réplique à Gilles Maheu, dans un spectacle qui lui permettra d'approcher, pour la première fois sur scène, l'imaginaire des enfants. C'est un choc! Et c'est bien parce que les textes destinés aux jeunes publics lui semblent insipides et moralisateurs qu'elle décidera de se mettre à écrire pour les enfants.

    Les grandes questions


    «Dès le départ, j'ai souhaité établir un lien entre les enfants et l'art. Trouver une façon de me brancher sur leur soif de connaître et d'apprendre, pour partager aussi; parce que les enfants se posent les mêmes vraies questions importantes que nous nous posons toute notre vie durant. Eux aussi s'interrogent sur la vie, la mort, l'amour, l'injustice... Ils n'ont pas toujours les mots pour exprimer cela en termes clairs, bien sûr; mais, tout jeunes déjà, ils ressentent les choses qui se passent autour d'eux. À leur façon, ils sont conscients des grandes questions de fond qui agitent la vie des gens qui les entourent.»

    Mais, avant de s'y mettre à temps plein, Suzanne Lebeau traverse les grandes eaux et travaille en Europe. D'abord avec Étienne Decroux, en France, puis en Pologne, où elle aborde la marionnette avant de revenir ici, de fonder Le Carrousel avec Gervais Gaudreault en 1975 et d'écrire, à peine quelques années plus tard, en 1979, un texte majeur du répertoire, Une lune entre deux maisons.

    À l'époque, les diffuseurs se montrent frileux, et, de toute façon, on ne voit pas encore où l'on pourrait vraiment programmer du théâtre pour les enfants: on ne pense jouer la chose que cinq ou six fois... Aujourd'hui, 35 ans et plus de 25 autres spectacles plus tard, Le Carrousel aura joué Une lune entre deux maisons presque 700 fois, alors qu'on en a monté des versions différentes en plus d'une quinzaine de langues, un peu partout à travers le monde.

    Très rapidement, la pièce devient un classique en France et Le Carrousel roule là-bas en accumulant les hommages et les prix de toutes sortes, mais surtout en faisant la preuve qu'une dramaturgie s'adressant aux tout-petits peut toucher des choses essentielles. La qualité exceptionnelle des textes de Suzanne Lebeau — on a déjà écrit qu'Une lune entre deux maisons, c'est un peu du Beckett pour les tout-petits — aura permis l'éclosion du théâtre pour les jeunes publics de tous les âges. Pas étonnant qu'elle soit devenue une des auteurs québécois les plus joués sur la planète.

    Depuis le début, donc, on le voit, ça ne dérougit pas beaucoup au Carrousel et l'oeuvre de Suzanne Lebeau continue d'accumuler les récompenses tout comme les impacts majeurs, entre autres au Mexique, où ses textes connaissent une carrière fabuleuse. Les grands succès se succèdent: Contes d'enfants réels en 1993, Salvador en 1994, L'Ogrelet en 1997, Petit Pierre en 2002 et Le bruit des os qui craquent, sur les enfants soldats, l'an dernier, sont partout accueillis comme de petits chefs-d'oeuvre. Ne manquait plus pour couronner tout cela que le prix Athanase-David...












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