Théâtre - Le dernier étage du poème

Certains évoquent la foi qui déplace les montagnes, on dira de La Montagne rouge (SANG) qu'elle procède de cette rencontre, rarement réussie, mais lumineuse quand elle a lieu: celle du poétique et du dramatique. Celle qui fait de la scène le théâtre de l'intime et de l'insondable. Celle qui s'insinue sous la peau quand la mise en scène, la lumière, l'interprétation, l'image et le son reprennent, ensemble, la voie du rituel et du sacré.

On dira de la langue de Steve Gagnon qu'elle génère ce souffle vrai qui balaie tout ce qui serait de l'ordre de l'artifice pour éclater dans nos faces «d'oiseaux surpris». On dira de cette mise en scène de Frédéric Dubois qu'elle s'inscrit dans la beauté du travail à mains nues, du corps à corps, du dépouillement, de cette vulnérabilité de l'acteur qui redonne à l'humain sa présence au monde.

Le sang évoqué de La Montagne rouge, c'est celui de l'amoureux suicidé (Steve Gagnon), celui de l'amoureuse (Claudiane Ruelland) laissée derrière avec ses déchirures, sa culpabilité, sa rage et son propre sang menstruel qui ne coule plus parce qu'il «s'ennuie de l'autre». C'est le sang qui tourne à vide quand le coeur n'a plus ses remparts, que le corps se fait ville assiégée ou pays traversé en son centre «par une frontière de barbelés». C'est le sang d'encre du texte qui coule dans l'interprétation qu'offre Ruelland de cette amoureuse dépossédée. Une interprétation escarpée, retenue, entre abandon et dévastation qui ne s'écarte jamais de la justesse du ton, de la vérité du jeu et qui atteint des sommets de troubles palpables. Un jeu soutenu par Gagnon avec finesse, mesure et sensibilité qui, dans les corps à corps, relève de la chorégraphie amoureuse ou guerrière autant que de l'instant de rupture où le personnage se détache et s'éloigne tels une branche cassée ou «un chien qui ne jappe plus».

Premier volet d'un triptyque, La Montagne rouge (SANG) confirme la voix dramaturgique de Gagnon, une collaboration prometteuse avec Frédéric Dubois et l'instinct matriciel de Marie Gignac, directrice artistique du Carrefour international de théâtre.

Le poète Normand De Bellefeuille dit du coeur qu'il est le dernier étage du poème, La Montagne rouge loge à cet étage.

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Collaboratrice du Devoir
  • Vincent Auger - Abonné 6 juin 2010 13 h 32

    La montagne rouge: balbutiements de l'auteur-enfant

    Malgré les louanges multiples dont on couvre cette pièce et son jeune auteur-acteur (qui a le vent dans les voiles), celle-ci est, somme toute, relativement banale. Manifestement, Mme Nicolas confond un procédé littéraire facile et paresseux (énumération et répétition - servant ici à signifier le naufrage émotionnel, voire la névrose ou la folie) pour de la poésie. S'il y a, il est vrai, certaines fulgurances, l'écriture n'est pas controlée et devient lassante. Concernant la mise en scène, il s'agit d'un dépouillement convenu mais efficace qui est magnifié par de superbes éclairages. Les acteurs... Steve Gagnon joue adéquatement, sans effets trop appuyés. Claudiane Ruelland ne sait pas trouver la tendresse dans le désarroi, offrant un jeu monocorde qui, au mieux, mime la colère d'une Albertine dans ses quatrième cinquième temps. Une dernière remarque: pourquoi cette nudité de l'amoureux en fin de spectacle, sinon pour montrer le popotin (qu'il a fort joli, d'ailleurs) de Steve Gagnon. Risible et gratuit; et puis, si on veut se montrer, qu'on y aille ''full frontal'' plutot que de se positionner de dos en 3/4. On va jusqu'au bout ou on y va pas. En conclusion, Steve Gagnon est un auteur qui se cherche, qui ne maitrise pas encore l'écriture et qui y gagnerait à s'imbiber des auteurs qu'il joue ou qu'il a étudié. Expérience décevante.
    Claude Tremblay