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Théâtre - Basculer...

Dans une troisième production en moins de cinq ans, Fanny Britt et Geoffrey Gaquère traquent cette fois le désespoir

Michel Bélair   17 avril 2010  Théâtre
Fanny Britt et Geoffrey Gaquère
Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir
Fanny Britt et Geoffrey Gaquère

À retenir

    • Enquête sur le pire
    • Texte de Fanny Britt mis en scène par Geoffrey Gaquère. Une production du Théâtre Debout présentée au Théâtre d'Aujourd'hui, du 20 avril au 8 mai.
Fanny Britt et Geoffrey Gaquère ne travaillent pas toujours ensemble, loin de là. Elle écrit comme elle respire et signe aussi des traductions — on ne peut oublier sa version de La Reine de beauté de Leenane, de McDonaugh, à La Licorne — et lui additionne les mises en scène, tout en se permettant de jouer sur des plateaux divers — il était du premier Énéide à l'Espace Libre et il a créé le Roland de la Pire Espèce qui vient de triompher à Méli'môme, il y a quelques semaines.

Leurs agendas sont remplis. Ils bossent sérieusement tous les deux pour assurer le terrain qu'ils ont su se définir, chacun de son côté.

N'empêche que, avec cette Enquête sur le pire qui prend l'affiche de la petite salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d'Aujourd'hui, ils en sont déjà à leur troisième show montréalais, elle au texte, lui à la mise en scène, puisqu'ils ont déjà cosigné Couche avec moi (c'est l'hiver), en 2006 à l'Espace Go, et Hôtel Pacifique qu'ils ont proposé en 2009, rue Saint-Denis, dans la petite salle du haut.

Laisser tomber les masques

S'ils ne travaillent pas toujours ensemble, ils ont développé une complicité qui se sent dès qu'on les voit ensemble. Ils sont de la même eau, ces deux-là. Trouble. Bouillonnante. Agitée de l'intérieur. Avec cette «tragédie moderne», comme la décrit Geoffrey Gaquère, ils convient tous deux le spectateur-voyeur à entrer dans les complexités et les laideurs d'un être déchiré. Et à laisser tomber les masques.

C'est l'histoire d'Élisabeth Racine, surnommée Bébé. Profession: animatrice. Une femme adulée, toujours en plein contrôle... qui bascule soudain dans le pire lorsque son homme la quitte, incapable de supporter davantage ses angoisses ordinaires et ses névroses. Et la superwoman ordinaire éclate en lambeaux. Et la femme derrière se laisse glisser lentement puis s'enlise.

«J'ai laissé monter en moi la voix de celle qui doute, explique Fanny Britt. Celle qui s'affirme forte mais qui se sent toujours inadéquate, puérile, tellement centrée sur elle-même que c'est un monstre d'égoïsme, tout le contraire du contrôle... L'opposition, la contradiction entre l'apparent contrôle et le désespoir total qui vous tire vers le bas, vers le pire; ça fait aussi que l'on peut à tout moment prendre une décision qui fait tout basculer... Tout cela m'intéresse depuis longtemps.»

«J'aime bien les personnages monstrueux, moi, poursuit Gaquère. Parce qu'ils trouvent des échos en nous et que la meilleure façon de réussir à vivre avec eux, c'est de les connaître sous tous leurs visages... Et puis, le théâtre est un merveilleux endroit pour se permettre de regarder vivre les monstres intérieurs qui nous habitent aussi, non...? D'ailleurs, nous invitons très précisément les spectateurs-voyeurs à rentrer dans ce personnage de Bébé, à le sentir dans toutes ses complexités et ses laideurs. À laisser parler le monstre qui l'habite...»

Tragédie ordinaire

Pause photo. Du fond de la grotte où nous étions installés sous le grand escalier du hall, le soleil est loin, liquide, aveuglant là-bas derrière les grandes portes vitrées... Au retour, je leur demande ce qui les amène à travailler ensemble si régulièrement. C'est Fanny Britt qui répond d'abord.

«Nous sommes vraiment complémentaires, Geoffrey et moi. Peut-être parce que nos névroses se ressemblent, nous avons la même sensibilité au monde: nous sommes des pessimistes qui s'assument sans recourir au cynisme.»

«Moi, reprend le metteur en scène, je parlerais de réflexe de survie ou plutôt d'une commune intense pulsion de vie. Nous ne sommes pourtant pas naïfs: plutôt atteints de la même hypersensibilité qui nous pousse à agir avant d'être submergés, peut-être...»

La conversation se poursuit dans tous les sens, avec des grands éclats de voix et des fous rires qui viennent ponctuer les phrases. Le climat est supercool, même si on parle finalement d'une version contemporaine de cette tragédie ordinaire de la déchéance d'un être qui s'abandonne au désespoir. Puis, à un moment, la dramaturge dira qu'elle craint toujours la «mise en collectivité» de ce qu'elle fait et qu'heureusement Gaquère est là pour pousser dans ce sens-là, pour construire le spectacle en portant le texte: «Il sait lire la musique de mes textes... Surtout avec cette pièce, où je me sens moins timide avec mes personnages, plus prête à laisser leurs failles se dévoiler. Je sens que ce que j'ai écrit ici dépasse ma génération, que ça rejoint tout le monde. Qu'on ose des choses, qu'on risque...»

Gaquère qui acquiesce en parlant de «partition musicale» et qui, oui, signe de plus en plus de mises en scène depuis quelques années, la plupart d'entre elles des créations de textes québécois. Gaquère dont on commence à reconnaître la touche, la voix ferme d'homme qui se tient debout. Qui sait écouter les acteurs aussi, d'après ce qu'on raconte, et qui dit vouloir d'abord ici «entendre vibrer la tôle intérieure des comédiens».

Il faut dire que la petite salle Jean-Claude-Germain ne laisse pas tellement d'autre choix aux concepteurs de spectacle: l'espace y est si réduit qu'il faut «faire croire», «faire donner à entendre» ou encore «donner à imaginer». C'est une salle qui ne permet absolument aucun déploiement d'envergure et qui ramène les équipes au texte et au jeu. «C'est une salle qui ne pardonne pas, conclut le metteur en scène. Comme le texte de Fanny aussi, qui plonge profondément dans l'humain. Comme ce personnage de Bébé, qui n'a pas d'âge finalement. Et qui, d'abord, nous ressemble...»

***

Enquête sur le pire
Texte de Fanny Britt mis en scène par Geoffrey Gaquère. Une production du Théâtre Debout présentée au Théâtre d'Aujourd'hui, du 20 avril au 8 mai.
 
 
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