Théâtre - Molière sous le niqab

Avec L’École des femmes, Molière osait ce qu’il n’avait pas osé auparavant: il s’offrait le fleuron d’effleurer la tragédie sans sacrifier pour autant la comédie.
Photo: Nicola-Frank Vachon Avec L’École des femmes, Molière osait ce qu’il n’avait pas osé auparavant: il s’offrait le fleuron d’effleurer la tragédie sans sacrifier pour autant la comédie.

Avec L'École des femmes, Molière remet en cause l'institution du mariage et l'éducation des filles, soulève l'épineuse question de la supériorité de l'homme et de l'assujettissement de la femme, du pouvoir de l'un sur l'autre. En son temps, il ébranle la morale et les conventions. Sur la scène de la Bordée et sous la direction de Jean-Philippe Joubert, Molière ne perd rien de son actualité: Agnès, pupille d'Arnolphe, nous est présentée sous les traits d'une jeune fille voilée, revêtant le niqab, un symbole qui, encore dernièrement, alimentait abondamment les débats publics.

On ne s'étonnera pas que la musique, les éléments de décor et les costumes flirtent avec la culture musulmane et frôlent les clichés les plus fragiles que nous en avons. Il y avait là une occasion que Joubert a su saisir avec délicatesse en évitant d'ironiser ou de ridiculiser la culture islamique. Car Joubert n'est pas naïf, il sait que le discours de «l'homme brun» transcende les cultures, et que la pensée de l'Arnolphe de Molière a ses racines encore bien vivantes.

Avec L'École des femmes, Molière osait ce qu'il n'avait pas osé auparavant: il s'offrait le fleuron d'effleurer la tragédie sans sacrifier pour autant la comédie.

C'est à Jacques Leblanc que revient la tâche de soulever le voile sur cet impérieux désir de façonner l'autre selon sa volonté, de jouer (avant la lettre) à Pygmalion, d'être le maître incontesté et obsédé par sa création. Une tâche dont il s'acquitte avec adresse, réjouissante dans les scènes qu'il partage avec le délicieux duo de serviteurs (Bertrand Alain et Sylvie Cantin), de joyeux benêts qui semblent tout droit sortis d'un album d'Astérix.

Laurie-Ève Gagnon préserve, avec grâce, la fraîcheur d'Agnès et elle sait nous la rendre totale et désarmante, forte et déterminée, avec cette justesse du coeur qui ne sait mentir. Il faut souligner la beauté et l'élégance du jeu d'Olivier Normand qui endosse le rôle de l'amoureux transi. Normand n'a pas que le physique, il a la voix, et dans sa bouche, le texte de Molière coule et trouve sa pleine modulation.

Molière est à la langue ce que le printemps est aux saisons. La Bordée offre ici plus qu'un bac à fleurs pour décorer le balcon, elle offre la langue comme le fleuve, la marche des femmes hors de l'école des hommes et, sous la direction de Joubert, elle nous rappelle que les classiques n'ont pas de date de péremption, qu'ils sont encore et toujours contemporains.

***

L'École des femmes
De Molière. Mise en scène: Jean-Philippe Joubert. Avec Jacques Leblanc, Laurie-Ève Gagnon, Olivier Normand, Bertrand Alain, Sylvie Cantin, Vincent Champoux, Martin Boily. Production: Théâtre de la Bordée. Présentée à la Bordée jusqu'au 1er mai.

***

Collaboratrice du Devoir
  • Pierre Marinet - Inscrit 13 avril 2010 07 h 37

    Belle idée.

    Cela démontre que nos libertés acquises proviennent d'une expérience historique, culturelle, sociétale que les pays à culture arabo-musulmans ne connaissent pas alors que nous sommes déjà dans le 21èmes siècle. De plus, il n'y a pas eu que Molière pour exprimer ce "voile" qui cachait le beau sein. Bravo, nous irons partager cette mise en perspective salutaire. "L'art, c'est-à-dire ce qui renaît dans ce qui a été brûlé" disait Jean-Luc Godard. Merci.