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Théâtre - La preuve par trois

Trois hommes de scène nous parlent de L'Amour incurable, parcours initiatique pour trois frères créé par le Théâtre Les Trois Arcs

Alexandre Cadieux   30 janvier 2010  Théâtre
Le metteur en scène Ghislain Filion, Robert Lalonde et Louis-Dominique Lavigne sur le plateau de L’Amour incurable
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Le metteur en scène Ghislain Filion, Robert Lalonde et Louis-Dominique Lavigne sur le plateau de L’Amour incurable

À retenir

    • L'amour incurable
    • Texte de Louis-Dominique Lavigne mis en scène par Ghislain Filion. Une production du Théâtre Les Trois Arcs présentée à l'Espace libre jusqu'au 13 février.
À la mort de son épouse, un fermier décide d'initier ses trois fils à la vie en les envoyant à l'aventure. La rencontre du benjamin avec une mystérieuse chatte parlante lui permettra de passer à travers les étranges épreuves imposées par le paternel. Exploration artistique sur le deuil, la transmission et la filiation, L'Amour incurable, conte pour adultes qui prenait l'affiche cette semaine à l'Espace libre, constitue pour son auteur une oeuvre de la maturité.

Conte et récit

On connaît surtout Louis-Dominique Lavigne pour ses pièces destinées aux enfants ou aux adolescents, comme Les Petits Orteils, Glouglou et Où est-ce qu'elle est ma gang?. «Il y a dans L'Amour incurable des idées et des procédés que j'avais expérimentés ailleurs, mais dont je n'étais pas entièrement satisfait. J'explore ici des facettes de l'écriture et du théâtre qui ne cessent de me fasciner, comme l'onirisme et l'insolite», explique celui qui a également livré au fil des années plusieurs textes pour adultes, comme Le Corps comestible et Bobby ou le vertige du sens. Selon Lavigne, on exploite trop peu le fantastique sur nos scènes.

Quels défis représentaient pour le metteur en scène cette chatte douée de la parole et ces mains sans corps qui virevoltent dans l'espace? «La pièce emprunte la structure traditionnelle du conte, ce qui n'est pas sans effet sur la représentation», analyse Ghislain Filion, metteur en scène et directeur artistique des Trois Arcs. «Par exemple, personnages et spectateurs ne sont pas surpris d'y voir surgir des éléments magiques ou féeriques. En fait, comme dans tout récit initiatique, ce ne sont pas les événements qui étonnent, voire bouleversent les protagonistes, mais bien plutôt les nouvelles émotions qu'ils expérimentent, des découvertes qui leur coupent le souffle.»

Filion avoue avoir tenté de faire appel aux nouvelles technologies lors du travail de création avant de réaliser que tout le fantastique de l'oeuvre était déjà tissé dans le récit et qu'il incombait surtout aux acteurs de le livrer sur scène. Robert Lalonde, qui incarne le père, renchérit en ce sens: «Nous sommes tous des conteurs sur scène et l'émotion qui émane de celui qui narre sera toujours plus prenante que n'importe quel gadget ou effet. Chez Shakespeare par exemple, le témoignage du messager restera toujours plus puissant que toutes les reconstitutions de bataille que l'on pourrait tenter de mettre en scène.»


Échapper au formatage

Cette recherche de l'émotion qui jaillit de la parole a nécessité un premier travail de recherche sur les personnages afin de leur donner de la chair. Peu à peu, l'équipe s'est tournée vers d'autres approches afin de ne pas trop tomber dans le jeu psychologique. «Il y a dans le texte trois lieux différents — la ferme, la croisée des chemins et le château — qui correspondent à autant de rapports différents au temps et au réel, dit Filion. Dans ce contexte, certaines scènes ne peuvent tout simplement pas être jouées sur un ton réaliste, ça ne fonctionne pas.» Selon Lalonde, l'influence de l'Actor's Studio force les interprètes à toujours chercher à comprendre les moindres motivations de leur personnage, alors qu'ici le langage donne déjà saveurs et couleurs aux protagonistes.

«Moi aussi, lorsque j'écris, je marche sur des oeufs, confie Lavigne. J'essaie de poétiser les situations tout en évitant de me laisser aller au "poétal", au lyrisme "transcendantal" et complaisant. L'humour et le ludisme deviennent alors des outils pour équilibrer le tout.» Si le dramaturge souhaite aborder des sujets graves tout en ménageant un espace où le spectateur pourra projeter son propre imaginaire et son propre vécu, Lavigne ne cache pas son désir d'émerveiller et de faire sourire le public. «De nos jours, sur nos scènes, ça relève presque de la subversion», rigole-t-il.

À une époque où tout doit être rationalisé et expliqué, L'Amour incurable représente, pour les trois créateurs, une occasion plutôt unique d'échapper au formatage et au prémâché. Si la télévision reste, selon Lavigne, Filion et Lalonde, un outil de démocratisation important, elle n'en bride pas moins sévèrement l'imagination et la créativité de celui qui la regarde.

«Il n'y a plus de place pour l'ambiguïté, le trouble, l'inexpliqué», constate Robert Lalonde, en soutenant que le théâtre est l'une des dernières formes d'art à échapper encore souvent à la tyrannie de la mise en marché pour un public cible.

«Lorsque je termine l'écriture d'un bouquin, mes éditeurs me demandent souvent qui va le lire... Je n'en ai aucune idée!», s'exclame l'acteur et auteur, dont le dernier livre en date, Un coeur rouge dans la glace, est sorti chez Boréal en 2009.

Bref, si la forme du conte paraîtra familière, L'Amour incurable ne vient pas avec un mode d'emploi et on ne nous y gratifiera pas d'une jolie morale clé en main. Dans notre siècle de prévention, de mises en garde et de statistiques, l'argument de cette nouvelle pièce de Louis-Dominique semble être que rien ne remplace l'expérience directe. L'invitation est lancée.

***

L'amour incurable
Texte de Louis-Dominique
Lavigne mis en scène par Ghislain Filion. Une production du Théâtre Les Trois Arcs présentée à l'Espace libre jusqu'au 13 février.

***

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