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Théâtre - Un petit homme immense

Michel Bélair   8 décembre 2009  Théâtre
Même si la chronique est un genre «souple» par définition — elle se plie, elle renvoie toujours à ce qui est inscrit dans le temps —, il y a des semaines comme ça où les sujets s'imposent d'eux-mêmes. Difficile, par exemple, de ne pas évoquer aujourd'hui le centenaire de la naissance de celui que l'on considère comme l'ancêtre du théâtre d'ici: Gratien Gélinas.

Mais l'entreprise n'est pas aussi simple qu'il y paraît. D'abord, parce que l'on ne se souvient de rien au pays du Je me souviens: il faudra expliquer un jour les pertes de mémoire collectives qui sont les nôtres. Menfin... Gratien Gélinas pour la très grande majorité, donc, c'est à peine un bout de film d'archives entrevu aux informations, en noir et blanc probablement. Un jeune comédien en uniforme de soldat de la Seconde Guerre, peut-être; ou un homme mur, petit, entrepreneur photographié en noir et blanc encore, devant la marquise de la toute nouvellement rénovée Comédie canadienne d'avant le TNM. Ou encore un vieillard aux cheveux blancs souriant devant un théâtre sur Broadway...

Avec les milliards de documents en ligne sur Internet, tout le monde peut se faire sa petite sélection d'événements jalonnant la carrière de Gélinas, le bâtisseur. Mais toujours, que l'on prenne le chemin que l'on voudra, on tombera sur un même semblable portrait: celui d'un petit homme immense, à la hauteur de Félix Leclerc.

Il faut rappeler à quel point aucun artiste avant lui n'avait jamais secoué la conscience populaire; Gratien Gélinas incarne et affirme la toute nouvelle frondeuse identité canadienne-française de l'époque. Son impact sur la société d'ici fut énorme, on le perçoit maintenant encore plus clairement qu'alors. Autant avec ses revues d'actualité qu'avec ses pièces de théâtre, il connaît un succès phénoménal, et son influence devient rapidement énorme. Aujourd'hui, on reprend parfois Tit-Coq créée en 1948... et l'on ne se souvient plus de l'espèce d'électrochoc engendré par la pièce: lors de la seule année de 1951, elle fut jouée 542 fois, en français et en anglais au Canada et aux États-Unis!

On ne dit pas assez que Gélinas a d'abord jeté la galerie par terre avec la parole mordante et politiquement incorrecte de son Fridolin avant de passer vraiment à l'écriture dramatique avec Tit-Coq, Bousille et les justes (1959) qui a été jouée plus de 700 fois déjà, Hier, les enfants dansaient (1966) et La Passion de Narcisse Mondoux en 1986 qui connut un succès nord-américain, beaucoup en anglais, au Canada et aux États-Unis.

On ne connaît habituellement que de vieilles images du Gratien Gélinas sur la fin de sa vie alors que la vague de fond de la véritable affirmation collective avait pu déferler grâce à ses premiers efforts à lui. On oublie trop vite le créateur qu'il fut à une époque où le répertoire n'existait pas vraiment. Dans les années 1930, quand il a commencé, à Montréal comme dans les petites salles de province, on se contentait facilement de farces grasses et de comédies, disons «légères» pour être poli, habituellement traduites ou importées de France. Gélinas n'a pas eu le choix: il lui a fallu conquérir son public sur le succès du burlesque qui triomphait partout et contre des institutions qui n'avaient rien à cirer des prétentions artistiques de qui que ce soit... On ne soulignera jamais assez à quel point le simple fait de jeter les bases d'une dramaturgie au milieu d'un tel contexte relève de l'exploit. Merci, monsieur Gélinas.

Bon.

On aurait pu prendre aussi le personnage sous l'angle un peu plus traditionnel des prix qu'il a remportés tout au long de sa carrière, au théâtre, au cinéma ou à la télévision. Bien sûr. Mais si vous voulez en découdre davantage avec lui, il faut lire les livres qu'Anne-Marie Sicotte lui a consacrés et ne surtout pas rater la projection de Gratien Gélinas, un géant aux pieds d'argile, le film de son fils Pascal Gélinas, qui sera présenté à l'émission Zone Doc, le vendredi 18 décembre à 21h, à la télévision de Radio-Canada. Rappelons aussi que la compagnie La Comédie humaine tourne présentement à travers le Québec avec une production de Bousille et les justes dans laquelle joue, entre autres comédiens, Béatrice Picard qui était de la création de la pièce avec Gélinas. Ce soir précisément, La Comédie humaine propose Bousille au théâtre Hector-Charland de L'Assomption. Belle occasion d'aller constater la pertinence de l'oeuvre du petit homme immense...


En vrac

- Ceux et celles qui n'ont toujours pas vu Romance et karaoké du Théâtre Le Clou — ou qui se demandent encore à quoi peut ressembler le théâtre pour ados — ont encore quelques jours pour se rendre au Théâtre d'Aujourd'hui. Jusqu'à samedi, on pourra voir là un texte complètement éclaté de Francis Monty sur le vertige du jeune adulte moyen sur fond de mise en scène étonnante de Benoît Vermeulen. Rappelons que la production a reçu trois Masques en 2005: celui du Jeunes publics, d'abord, puis ceux de la Mise en scène et du Texte original, toutes catégories confondues. Présenté en tous publics comme on dit chez les cousins, ce spectacle remarquable est à mettre en toutes les mains, on ne le répétera jamais assez!

- La compagnie de création Terra Incognita propose, jeudi 10 décembre à 19h30 dans le minuscule local de L'Illusion, Théâtre de marionnettes, rue de Bienville, la lecture publique du texte Le Tisserand de Nicolas Cormier. La pièce remet en question le rapport que l'homme entretient avec la notion de destin; le communiqué parle d'«un texte proche à la fois du théâtre, du conte et du mythe, une histoire qui s'inscrit dans la grande tradition du théâtre de l'imaginaire». On retrouvera là Alain Fournier, Bryan Morneau, Anne-Sophie Quemener, Pierre-Olivier Champagne, Richard Fréchette et Marie Turgeon. L'entrée est gratuite, mais on se souviendra que le nombre de places est très très limité...

- Le Festival de théâtre anarchiste de Montréal (FTAM) est à la recherche de textes de théâtre d'une durée de 5 à 30 minutes, sur les anarchistes, les idées anarchistes ou tout autre sujet relatif à l'anarchisme et aux idéaux libertaires. Ces pièces devront pouvoir être jouées du 18 au 19 mai 2010 lors de la cinquième édition du FTAM; événement annuel unique en Amérique du Nord, il précède le Salon du Livre anarchiste de Montréal qui célébrera son 11e anniversaire en mai 2010. C'est lors de ce festival que l'on a pu voir le Living Theatre le printemps dernier de même que le mythique Bread and Puppet Theatre il y a quelques années. On se renseigne en écrivant à anarchistefestival@yahoo.ca ou en visitant le www.myspace.com/anarchisttheatre_montreal.

*****

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