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    L'entrevue - L'art d'exercer la critique sans couper les ponts

    La retraite de Jean St-Hilaire laisse un vide sur la scène du théâtre à Québec

    23 novembre 2009 |Isabelle Porter | Théâtre
    Jean St-Hilaire a fortement marqué le monde du théâtre à Québec.
    Photo: Yan Doublet - Le Devoir Jean St-Hilaire a fortement marqué le monde du théâtre à Québec.
    Critique de théâtre pendant 25 ans au quotidien Le Soleil, Jean St-Hilaire a pris sa retraite sans crier gare cet été. Le départ de cet intellectuel aguerri, qui nourrissait un dialogue rare avec les artistes, signe la fin d'une époque à Québec.

    Québec — «Je t'admire comme journaliste, chroniqueur et critique, et comme tu sais, ma relation avec la critique a toujours été turbulente. Mais avec toi, ç'a toujours été très différent», a dit de lui Robert Lepage lors d'une cérémonie en son honneur. «J'ai toujours considéré que tu étais un vrai critique de théâtre.»

    Jean St-Hilaire n'était certes pas un critique comme les autres. D'abord, en 25 ans de carrière, il n'a jamais «descendu» un spectacle. Une question de «personnalité», dit-il. Discret, réfractaire à la critique d'humeur, il aura plutôt choisi d'être accompagnateur. «Comme disait le Petit Prince: "On est responsable de ce que l'on apprivoise."

    L'avantage de la durée, dans ce métier-là, c'est que les gens apprennent à te décoder. Ils savent quand tu as fait un gros effort pour trouver le positif dans la pièce ou encore quand tu as été véritablement emporté par la représentation.»

    Comme on pouvait s'en douter, le principal intéressé ne s'est pas laissé convaincre d'emblée par le projet d'une longue entrevue. La perspective de pouvoir nous montrer son jardin aura peut-être eu raison de ses scrupules. C'est d'ailleurs devant ses topinambours et non pas devant ses immenses bibliothèques qu'il proposera d'abord de se faire prendre en photo.

    On aurait tort de voir dans le respect qu'ont les artistes pour M. St-Hilaire la simple reconnaissance d'une forme de complaisance à leur endroit. Son érudition est telle qu'il leur en montrait souvent sur leur propre travail lors des entrevues. Pas mal, pour un journaliste sportif reconverti en critique d'art au milieu des années 1980.

    Tout de même, «avant d'arriver à la rubrique», il avait lu son Shakespeare. En sport comme en art, les jeux compétitifs ne l'intéressaient guère. Passionné de ski de fond et de marche, il rentrait justement d'un long périple à Compostelle quand nous l'avons rencontré. Oui, dit-il, il y a un lien à faire entre les marathoniens et les créateurs. «Quand tu es un vrai grand sportif, la vanité de la victoire, tu ne l'as pas longtemps. L'acteur, l'actrice, c'est quelqu'un qui ne doit jamais céder à la coquetterie, à la complaisance. Il doit s'inscrire dans une durée. Je pense que, chez les grands acteurs, il y a cette patience-là. Ils sont toujours en chemin. Ils ne sont jamais arrivés.»

    Ce qui l'amène à nous parler de golf et de... Beckett. «On considère Beckett comme un suicidé, alors que c'est quelqu'un qui a traversé son siècle. Il est mort à 87 ans. C'était un gars qui avait six de handicap au golf. Bon, il ne jouait pas assez, mais c'était un excellent athlète.»

    On aura compris qu'une fois lancé, Jean St-Hilaire est difficile à arrêter, ce dont il ne cesse de s'excuser d'ailleurs. Il faut dire que les questions de départ étaient vastes. Quel peut être le rôle du critique aujourd'hui à l'heure des blogues où l'opinion domine? Est-ce un métier appelé à disparaître?

    Le problème, dit-il, c'est que, «quand tout le monde lève la main en même temps, personne ne peut prendre la parole». Il fait une pause. «Ça va dépendre de la valeur que nos sociétés vont accorder à la quête du sens. Si on a des sociétés prudentes, qui continuent de magasiner des propos réfléchis, bien je pense que les voix accessoires vont s'éliminer d'elles-mêmes. Mais il faut faire un credo optimiste pour affirmer ça.»

    Des critiques comme celui-là, en reverra-t-on? Une telle relève existerait-elle qu'on ne la laisserait peut-être pas s'épanouir. Signe du temps, la brillante journaliste qui a succédé à M. St-Hilaire, au secteur théâtre, s'est aussi vu confier la couverture de la danse et de l'humour...

    Du reste, dans un monde où l'on prend de moins en moins le temps de s'arrêter, le théâtre revêt un rôle fondamentalement politique. «Le grand théâtre, ça nous rend responsable comme être humain. Parce que les pires malfrats ont le droit de s'y exprimer et d'aller au bout de leur pensée, lorsqu'une pièce est bien faite. Ce qu'ils ne peuvent pas faire dans la vraie vie, même pas avec notre système de justice.»

    Lorsqu'on lui demande un exemple récent, il s'arrête de nouveau pour réfléchir et donne une réponse à laquelle on n'aurait pas songé, qui paraît pourtant si évidente. Michel Tremblay, dit-il, «nous a amenés à porter un regard un peu plus compatissant envers les marginaux, la communauté gaie notamment». Il mentionne l'incommunicabilité décrite par Serge Boucher dans Motel Hélène ou encore la remise en cause de notre mode de vie dans La Société des loisirs de François Archambault.

    Ainsi, Robert Lepage, à qui on a si souvent reproché de donner priorité à la mise en scène au détriment du contenu, est vu par Jean St-Hilaire comme un artiste très politique. «Il donne au spectateur le sentiment de pouvoir être créatif au fil de la représentation, de ne pas avoir tout prémâché, de tirer ses propres conclusions, de trouver ses propres traverses.»

    Bien sûr, le théâtre à Québec est loin de s'arrêter à la figure de Lepage, même si son influence est palpable sur la relève. «À Québec, il est comme une permission de penser par soi-même et puis d'oser par soi-même des formes, des images.» Les acteurs du Conservatoire y ont d'emblée une sorte d'autonomie, ajoute-t-il, «un appétit de monter leurs propres spectacles». St-Hilaire cite en exemple Anne-Marie Olivier, «une artiste qui a le c¶ur dans la main», Jean-Philippe Joubert, qui a «un sens des grandes tortures de notre époque», ou encore Christian Lapointe, un artiste «culotté» à la démarche étonnamment «aboutie». S'ajoutent les Édith Patenaude, Marie-Hélène Gendreau et tous ces jeunes créateurs qui tournent autour du théâtre Premier Acte, à Québec.

    Le retour du conte

    Parmi les phénomènes émergents, Jean St-Hilaire est également fasciné par le retour en force du conte, du conte urbain notamment. Fred Pellerin, dit-il, «est un petit Mozart». Au-delà de sa connotation politique, le succès littéraire du Moulin à paroles s'inscrit aussi, selon lui, dans cette mouvance.

    «Ce sont des phénomènes très rafraîchissants et qui correspondent aussi à notre besoin de reprendre la parole. Non pas la parole narcissique du "Je suis l'artiste qui vient proférer", mais une parole qui est envoyée comme un écho. Ces gens-là reprennent l'écho et voient de quelle façon la sensibilité résonne dans la population. On aura toujours besoin de la représentation. Qu'elle soit complexe, imagée, multimédia ou uniquement centrée sur la parole, c'est toujours la même chose.»

    Comme si, après avoir recouru à toutes les techniques, l'être humain souhaitait renouer avec la rencontre préhistorique autour du feu. «Les Anciens, les aèdes, au temps d'Homère, devaient s'exprimer au couchant, autour d'un feu. Les gens ont besoin de se retrouver dans une représentation, tous ensemble, à réfléchir sur un écho donné, sur un mot donné. L'entendre ensemble. Ensemble, ça ne veut plus dire grand-chose, mais ça veut encore dire quelque chose. On est dans la nostalgie de ça.»












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