Théâtre - Tout sur Robert
Claude Laroche met en scène Il n'y a plus rien, de Robert Gravel
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Le Rideau vert rend hommage à Robert Gravel en présentant une pièce phare tirée de sa trilogie tragicomique sur les grands thèmes de la vie. Claude Laroche se souvient de l'ami et de l'artiste.
Dans le milieu culturel — à l'instar du 11 septembre 2001 pour la population en général — chaque artiste se souvient de ce qu'il faisait le jour de la mort subite de Robert Gravel. Claude Laroche était à son chalet, profitant de ses derniers jours de vacances à la campagne, lorsque le comédien Luc Proulx est venu lui annoncer la triste nouvelle. Si le 12 août 1996 est associé à la disparition de l'illustre comédien, cette journée marque aussi la fin d'une époque. Celle où le théâtre québécois se réinventait constamment, tandis que ses artisans expérimentaient et cherchaient sans cesse de nouvelles pistes, croyant encore que «tous» les rêves sont possibles!
Robert Gravel était un homme d'action. Mais aussi un fabuleux rêveur. «Robert faisait les choses sérieusement... sans se prendre au sérieux», explique Claude Laroche, qui a connu Gravel à la fin des années 60. «Robert avait un bon esprit de troupe. Avec sa théorie du "non-jeu", il demandait aux comédiens de s'effacer derrière le spectacle. Il était le roi du paradoxe. Et le théâtre est l'art par excellence du paradoxe: le mensonge comme source de vérité; l'artifice et l'illusion pour représenter le réel; le comique vs le dramatique. Robert était très conscient de ça.»
La première fois que Claude Laroche a rencontré Robert Gravel, c'était en 1968. Les deux jeunes hommes étaient alors étudiants: Laroche à l'École nationale de théâtre et Gravel au Conservatoire d'art dramatique de Montréal. «En début de session, raconte Laroche, ma classe de finissants au complet a démissionné! On voulait travailler uniquement des textes québécois dans nos cours. Et la direction ne prenait pas nos revendications au sérieux.»
Tendrement baveux
Claude Laroche est envoyé en émissaire au Conservatoire, dans le Vieux-Montréal, pour négocier avec le président de l'association étudiante, nul autre que Robert Gravel. Il lui demande d'appuyer les finissants de l'École nationale en boycottant aussi leurs cours... «Je revois encore le visage de Robert, avec son air tendrement baveux. Il m'a répondu du tac au tac: "C'est du théâtre que je fais. Pas de la politique!"»
À la fin des années 70, les deux acteurs se retrouveront dans la merveilleuse aventure de la Ligue nationale d'improvisation (LNI). Puis Laroche jouera dans les spectacles du Nouveau Théâtre expérimental, fondé par Gravel et Jean-Pierre Ronfard. De succès en échecs, de spectacles en marge à la notoriété télévisuelle, en passant par le Grand Cirque ordinaire (pour Laroche) et la jeune troupe du TNM (pour Gravel), les deux acteurs de la génération des Belles-soeurs traverseront les années avec toujours le même engagement pour leur art.
Avant sa mort, Robert Gravel s'était passionné pour l'écriture dramatique. Comme auteur, il a, entre autres, écrit Thérèse, Tom et Simon, sa dernière pièce pour 45 comédiens (!), et une trilogie (Durocher le milliardaire, L'homme qui n'avait plus d'amis et Il n'y a plus rien). C'est cette dernière pièce que Laroche met en scène au Rideau vert dès mardi prochain, 17 ans après sa création à Espace libre, avec une nouvelle distribution de 14 comédiens. Parmi eux, des héritiers de Gravel, tels que Louis Champagne et Didier Lucien, qui ont entamé leur carrière sous sa stimulante direction, à l'instar de Pascale Montpetit ou Marie-Chantal Perron.
La tragédie comique
Le titre de sa trilogie, La Tragédie de l'homme, est volontairement pompeux. «Robert a peut-être lancé cette idée au cours d'une soirée bien arrosée, avance Laroche. Il a pu faire un pari avec son érudit ami Jean-Pierre Ronfard [qui avait déjà créé la pièce-fleuve Vie et mort du roi boiteux] en lui disant: "Moi, je vais écrire une trilogie sur La Tragédie de l'homme!"» Toutefois, ses thèmes sont archi-sérieux: le pouvoir et l'argent pour Durocher; la solitude pour L'homme qui n'avait plus d'amis; la vieillesse et la mort pour Il n'y a plus rien.
L'action se déroule dans un hôpital pour vieillards mourants, à la veille de Noël. Outre les patients, il y a sur scène des visiteurs et du personnel, dont un infirmier gai joué, à la création, par un Jacques L'Heureux inoubliable. D'ailleurs, L'Heureux et le concepteur Jean Bard sont à l'origine de la production au Rideau vert.
Or le comédien a dû se retirer du projet parce qu'il fait partie de la reprise de Sacré Coeur, avec Alexis Martin, à l'Espace libre. Il a donc demandé à Claude Laroche de signer la mise en scène: «J'ai tout de suite accepté! Sans même regarder mon agenda. Robert a écrit une comédie sarcastique sur la mort. Je ne fais pas une relecture du texte. Ses indications sont très claires. Robert était capable de rire de lui-même, de son art. Il y a un long numéro nécrologique, ensuite les acteurs font du burlesque à la ti-Zoune. La pièce est aussi un hommage au théâtre burlesque.»
Le metteur en scène croit que le Rideau vert a changé depuis l'arrivée de Denise Filiatrault. Ce qui explique qu'une pièce aussi audacieuse, risquée, soit à l'affiche de l'institution de la rue Saint-Denis. «Denise est une directrice artistique ouverte. Elle veut présenter un éventail de tout ce qui se fait sur la scène montréalaise. Si une oeuvre d'une compagnie en marge est très bonne, elle finira inévitablement par aboutir sur une grande scène. Ça prouve que la recherche théâtrale de Gravel a fonctionné», conclut Laroche.
Et que son héritage est bien vivant.
***
Collaborateur du Devoir
***
Il n'y a plus rien
De Robert Gravel. Mise en scène de Claude Laroche. Avec 14 comédiens, dont Sylvie Potvin, Louis Champagne, Didier Lucien, Danièle Lorain, François Tassé. Du 17 novembre au 19 décembre. Au Rideau vert, à Montréal.
Dans le milieu culturel — à l'instar du 11 septembre 2001 pour la population en général — chaque artiste se souvient de ce qu'il faisait le jour de la mort subite de Robert Gravel. Claude Laroche était à son chalet, profitant de ses derniers jours de vacances à la campagne, lorsque le comédien Luc Proulx est venu lui annoncer la triste nouvelle. Si le 12 août 1996 est associé à la disparition de l'illustre comédien, cette journée marque aussi la fin d'une époque. Celle où le théâtre québécois se réinventait constamment, tandis que ses artisans expérimentaient et cherchaient sans cesse de nouvelles pistes, croyant encore que «tous» les rêves sont possibles!
Robert Gravel était un homme d'action. Mais aussi un fabuleux rêveur. «Robert faisait les choses sérieusement... sans se prendre au sérieux», explique Claude Laroche, qui a connu Gravel à la fin des années 60. «Robert avait un bon esprit de troupe. Avec sa théorie du "non-jeu", il demandait aux comédiens de s'effacer derrière le spectacle. Il était le roi du paradoxe. Et le théâtre est l'art par excellence du paradoxe: le mensonge comme source de vérité; l'artifice et l'illusion pour représenter le réel; le comique vs le dramatique. Robert était très conscient de ça.»
La première fois que Claude Laroche a rencontré Robert Gravel, c'était en 1968. Les deux jeunes hommes étaient alors étudiants: Laroche à l'École nationale de théâtre et Gravel au Conservatoire d'art dramatique de Montréal. «En début de session, raconte Laroche, ma classe de finissants au complet a démissionné! On voulait travailler uniquement des textes québécois dans nos cours. Et la direction ne prenait pas nos revendications au sérieux.»
Tendrement baveux
Claude Laroche est envoyé en émissaire au Conservatoire, dans le Vieux-Montréal, pour négocier avec le président de l'association étudiante, nul autre que Robert Gravel. Il lui demande d'appuyer les finissants de l'École nationale en boycottant aussi leurs cours... «Je revois encore le visage de Robert, avec son air tendrement baveux. Il m'a répondu du tac au tac: "C'est du théâtre que je fais. Pas de la politique!"»
À la fin des années 70, les deux acteurs se retrouveront dans la merveilleuse aventure de la Ligue nationale d'improvisation (LNI). Puis Laroche jouera dans les spectacles du Nouveau Théâtre expérimental, fondé par Gravel et Jean-Pierre Ronfard. De succès en échecs, de spectacles en marge à la notoriété télévisuelle, en passant par le Grand Cirque ordinaire (pour Laroche) et la jeune troupe du TNM (pour Gravel), les deux acteurs de la génération des Belles-soeurs traverseront les années avec toujours le même engagement pour leur art.
Avant sa mort, Robert Gravel s'était passionné pour l'écriture dramatique. Comme auteur, il a, entre autres, écrit Thérèse, Tom et Simon, sa dernière pièce pour 45 comédiens (!), et une trilogie (Durocher le milliardaire, L'homme qui n'avait plus d'amis et Il n'y a plus rien). C'est cette dernière pièce que Laroche met en scène au Rideau vert dès mardi prochain, 17 ans après sa création à Espace libre, avec une nouvelle distribution de 14 comédiens. Parmi eux, des héritiers de Gravel, tels que Louis Champagne et Didier Lucien, qui ont entamé leur carrière sous sa stimulante direction, à l'instar de Pascale Montpetit ou Marie-Chantal Perron.
La tragédie comique
Le titre de sa trilogie, La Tragédie de l'homme, est volontairement pompeux. «Robert a peut-être lancé cette idée au cours d'une soirée bien arrosée, avance Laroche. Il a pu faire un pari avec son érudit ami Jean-Pierre Ronfard [qui avait déjà créé la pièce-fleuve Vie et mort du roi boiteux] en lui disant: "Moi, je vais écrire une trilogie sur La Tragédie de l'homme!"» Toutefois, ses thèmes sont archi-sérieux: le pouvoir et l'argent pour Durocher; la solitude pour L'homme qui n'avait plus d'amis; la vieillesse et la mort pour Il n'y a plus rien.
L'action se déroule dans un hôpital pour vieillards mourants, à la veille de Noël. Outre les patients, il y a sur scène des visiteurs et du personnel, dont un infirmier gai joué, à la création, par un Jacques L'Heureux inoubliable. D'ailleurs, L'Heureux et le concepteur Jean Bard sont à l'origine de la production au Rideau vert.
Or le comédien a dû se retirer du projet parce qu'il fait partie de la reprise de Sacré Coeur, avec Alexis Martin, à l'Espace libre. Il a donc demandé à Claude Laroche de signer la mise en scène: «J'ai tout de suite accepté! Sans même regarder mon agenda. Robert a écrit une comédie sarcastique sur la mort. Je ne fais pas une relecture du texte. Ses indications sont très claires. Robert était capable de rire de lui-même, de son art. Il y a un long numéro nécrologique, ensuite les acteurs font du burlesque à la ti-Zoune. La pièce est aussi un hommage au théâtre burlesque.»
Le metteur en scène croit que le Rideau vert a changé depuis l'arrivée de Denise Filiatrault. Ce qui explique qu'une pièce aussi audacieuse, risquée, soit à l'affiche de l'institution de la rue Saint-Denis. «Denise est une directrice artistique ouverte. Elle veut présenter un éventail de tout ce qui se fait sur la scène montréalaise. Si une oeuvre d'une compagnie en marge est très bonne, elle finira inévitablement par aboutir sur une grande scène. Ça prouve que la recherche théâtrale de Gravel a fonctionné», conclut Laroche.
Et que son héritage est bien vivant.
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Collaborateur du Devoir
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Il n'y a plus rien
De Robert Gravel. Mise en scène de Claude Laroche. Avec 14 comédiens, dont Sylvie Potvin, Louis Champagne, Didier Lucien, Danièle Lorain, François Tassé. Du 17 novembre au 19 décembre. Au Rideau vert, à Montréal.
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