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Théâtre - Drame au pays des bleuets

Jean-Rock Gaudreault propose chez Duceppe le drame aussi universel qu'unanimement raté de la transmission des valeurs

Michel Bélair   24 octobre 2009  Théâtre

À retenir

    • Une maison face au nord
    • Texte de Jean-Rock Gaudreault mis en scène par Monique Duceppe.
    • Une production de la Compagnie Jean-Duceppe présentée à la PdA jusqu'au 5 décembre.
Bizarre de voir Pauline Martin et Jean-Rock Gaudreault réunis dans la même pièce pour parler d'un projet commun. Même s'ils font tous deux partie, à divers titres, de la confrérie presque secrète des exilés de «la région», c'est la toute première fois qu'ils travaillent ensemble. Ils sont réunis ici à Michel Dumont, un autre bleuet notoire, dans Une maison face au nord, la plus récente pièce de Gaudreault. Chez Duceppe, bien sûr. Dans la mise en scène de Monique Duceppe.

Ils nous parlent tous deux d'un drame universel: celui de la faillite. De la faillite des valeurs, surtout les vraies. Et, plus grave encore, de la transmission de ces valeurs.

Faillites

Pauline Martin a lu Une maison face au nord à la Licorne, dans le cadre de la Semaine de la dramaturgie, en 2007, déjà: la pièce l'a jetée par terre.

«C'est un défi extraordinaire pour une comédienne. Ce texte me ramène à mes racines d'exilée; il vient me fixer chez moi. Dans des personnages qui m'habitent depuis mon enfance et qui me font plonger très profondément en moi-même. Dans mon entourage, ma famille; des gens vrais, immenses, que je connais par c¶ur dans la moindre de leurs expressions. Même dans les mots, même dans le rythme des phrases... En fait, je pense que c'est la première fois depuis Bachelor que je suis aussi bouleversée, remuée.»

C'était déjà il y a une bonne trentaine d'années, Bachelor... Souvenez-vous: Pauline Martin s'y révélait multiple, telle qu'en elle-même dans son incommensurable fragilité et dans la force de l'émotion et de la désespérance qui peut l'habiter parfois. Drôle et déchirante à la fois. Pauline, comme tout le monde l'appelle, que j'ai rencontrée lors d'une toute première mission dans «la région» pour Le Devoir, quelque part au début des années 1970... Pauline et sa carrière immense. Pauline qui a toujours eu quelque chose de la grande tragédienne s'exprimant surtout dans la comédie... ce qui n'est pas du tout une façon de limiter son talent mais plutôt de souligner, au contraire, l'impact majeur qui attend le spectateur qui ne la connaît que drôle...

La conversation roule à grand train. C'est la première fois, précise Pauline, qu'ils se parlent de la pièce tous les deux. Jean-Rock Gaudreault enchaîne en racontant qu'il «voyait» Michel Dumont quand il écrivait son texte, pour sa carrure, sa force, et qu'il la voyait aussi, en femme de «là-bas»...

Cette Maison face au nord porte le même titre que la pièce qu'il écrivit à la fin de son passage à l'École nationale. Cette nouvelle Maison... vient d'être créée à Jonquière et jouée jusqu'à Toronto, alors que la production que nous verrons chez Duceppe est évidemment une deuxième création maison en moins d'un an.

Gaudreault a complètement refait sa pièce en retournant de fond en comble le terrain fertile — et «fondateur», comme il le dit — de sa première version. «Il y a 15 ans, je n'avais évidemment pas le métier ni la maturité que j'ai aujourd'hui... J'ai tout à coup senti le besoin d'y revenir il y a trois ans et de m'inscrire plus encore dans les personnages avec les moyens que j'ai maintenant; d'y mettre aussi les mots, l'accent, le rythme et la musique de chez moi. De faire ressortir les dimensions politiques et symboliques de l'histoire...» Cela donne une sorte de «dur constat de vie», souligne la comédienne.

Sans en décrire l'intrigue, disons que la pièce tourne autour de la récente crise financière dans laquelle est profondément impliqué le fils (Jean-Sébastien Lavoie) d'Anne-Marie (Pauline Martin) et Henri Simard (Michel Dumont). Cette faillite mettra en lumière toutes celles qui confrontent le vieux couple à la retraite.

Une souffrance immense

«Henri et Anne-Marie sont des personnages extrêmement touchants, reprend Pauline. Malgré leurs maladresses, ils essaient constamment de se comprendre, de se rejoindre; ils s'aiment profondément. Tellement que l'on peut se demander quelle place ont prise les enfants dans leur vie...» Même s'ils n'arrivent pas à saisir comment il se fait qu'ils n'ont pas pu transmettre leurs valeurs les plus profondes à leurs enfants, ils vont faire ensemble leur propre constat. Et c'est vraiment un constat très dur, s'il faut en croire la comédienne...

«Heureusement, on rit beaucoup dans la pièce... Un peu comme on le fait dans la vie de tous les jours, souvent pour faire fondre la tension quand elle devient insupportable. Mais l'équilibre, la justesse émotive à tenir toujours, fait du rôle un véritable défi d'actrice. Surtout dans la deuxième partie, où là j'ai touché à ma propre vulnérabilité en touchant l'immense souffrance d'Anne-Marie, qui va assumer ses responsabilités jusqu'au bout. Dès la première lecture du texte, elle m'a sciée sur ma chaise. Sa retenue, si proche de la croûte terrestre, m'a fait mal.»

Jean-Rock Gaudreault poursuit en parlant de ses personnages comme de «héros ordinaires» qu'il ne juge pas. D'Anne-Marie, il dira par exemple que c'est une femme digne qui est le symbole de la région, du pays, des sociétés matriarcales qui se sont construites ici à l'extérieur des grands centres et d'où est sortie une sorte de «fierté sans bon sens»... Il parle même d'un clin d'¶il à la fondatrice de Jonquière, Marguerite Belley; de tous ces gens qui ont construit de leurs mains le pays incertain que nous habitons. De ce monde de tous les jours et des gens qui le vivent et pour lesquels il écrit. Et mettez-en encore: il peut s'enflammer aussi, le Jean-Rock Gaudreault...

Tous deux, ils échangeront encore à coups de grandes envolées bien senties, comme de vrais bleuets séparés à peine par une génération, c'est-à-dire pas vraiment. Pauline Martin parlera de l'aspect fascinant du métier... et du fait que, comme Michel Dumont, elle a le sentiment de porter son personnage dans ses veines! Jean-Rock Gaudreault, lui, tiendra à dire qu'il n'y a pas de hasard au fait que sa pièce est jouée chez Duceppe. Que sa Maison face au nord s'inscrit dans la grande tradition du théâtre populaire, du théâtre qui touche tous les publics.

Parce que, bien sûr, tout ce qui se passe dans «la région» est universel. Par définition.

 
 
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