Théâtre - Une langue en forme de coup de poing
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Claude Poissant et Étienne Lepage
À retenir
- Rouge gueule
- Texte d'Étienne Lepage mis en scène par Claude Poissant.
- Une production du Théâtre Petit à Petit présentée à l'Espace Go du 20 octobre au 14 novembre.
Le PàP pique cette année. Vous le verrez tout de suite en visitant le site Internet (www.theatrepap.com) de la compagnie: les deux créations de la saison sont illustrées de la même façon. En rouge sang.
L'une avec des clous plantés dans une langue, Rouge gueule d'Étienne Lepage, qui prend l'affiche mardi; l'autre, Porc Épic de David Paquet, que l'on verra en 2010, avec des épines fichées dans un coeur. Ouf.
Devant moi, pour nous parler de cette évidente volonté de déranger, Claude Poissant, le metteur en scène et le directeur de la compagnie, toujours aussi solide, toujours un des piliers les plus actifs du milieu... et un « p'tit nouveau », l'Étienne Lepage derrière Rouge gueule...
Trop brutes, trop crues
C'est le jeune dramaturge (on l'avait vu jouer à l'Espace libre il y a quelques années dans Théâtre catastrophe) qui a lui-même proposé son texte à Claude Poissant. Et voilà que, fidèle à son mandat de révéler des paroles nouvelles, le PàP donne forme à sa première pièce dans une production énorme défendue par dix comédiens et par toute l'équipe de concepteurs réunis par le metteur en scène. Un peu soufflé, Étienne Lepage se dit « privilégié » et surtout « inspiré » par la qualité de l'accompagnement... Pendant plus d'une heure dans un petit café du Quartier latin, Poissant et lui raconteront en mots passionnés, clairs et sonnants l'aventure commune qui les unit.
La conversation est animée; tout au long, les deux hommes se relanceront la balle à un rythme effréné qui doit tenir du texte de Lepage... ou du dramaturge lui-même, particulièrement volubile et articulé. La matière verbale est d'ailleurs tout au centre de ce texte débridé que le metteur en scène décrit comme un recueil de « brèves théâtrales ». D'où l'importance du rythme dans la production, un rythme qui traduit ces pensées et ces mots qui arrivent à la vitesse de l'éclair quand on veut dire quelque chose... mais qu'on ne se permet pas vraiment.
En clair, on verra sur scène une bonne dizaine de comédiens livrant tour à tour, seuls ou parfois devant un petit groupe, les pensées qui traversent leur esprit dans une sorte de monologue qui n'en est pas tout à fait un. « Il s'agit, dit Poissant, de textes qui font habituellement trois ou quatre minutes; des brèves "rentre-dedans", des objets brusquants... »
Et pourquoi, « brusquants »?
« Parce que je trouve qu'on est devenu trop mou, reprend le jeune dramaturge. Les gens en général ne réagissent plus à rien, ils s'écrasent. De peur de blesser qui que ce soit, ils deviennent de plus en plus amorphes... Moi, j'ai le goût et souvent même le besoin de crier. C'est pour ça que j'aime bien provoquer. Je ne veux surtout pas rassurer qui que ce soit, au contraire: j'ai voulu me permettre d'être aussi gratuitement méchant que l'on peut l'être. Jusqu'aux limites du tolérable, parfois. » Comme le raconte Claude Poissant dans un clip vidéo que l'on trouve sur le site du spectacle: « C'est étonnant au théâtre de voir des personnages se mettre en bouche des mots aussi violents, aussi vulgaires même... Alors que c'est courant dans la vie, ça devient choquant ici! »
Comme si le texte se présentait comme une intrusion dans ces pensées secrètes que nous n'osons jamais tout à fait mettre en mots parce que trop brutes, trop crues... Ces brèves échappées deviennent ainsi plus des amorces de dialogues tronqués que des monologues. « Cette absence de perspective, dira Lepage, fait par contre ressortir l'aspect fabulé de tout cela et crée ainsi, étrangement, un effet poétique. »
Poissant acquiescera en soulignant de son côté que la poésie semble surgir du fait que ces mots violents s'humanisent d'étrange façon en prenant corps dans les gestes des comédiens qui les crient devant nous.
Des bouts qui manquent
Un plateau dur donc. « Faux "dark" », précise Lepage en esquissant un sourire. En discutant du spectacle, les deux hommes ont retravaillé certains aspects et choisi leurs partis pris. Poissant n'a coupé qu'une seule petite scène et changé à peine l'ordre des tableaux. Il souligne « le souffle remarquable » de l'écriture de Lepage, « sa grande cohérence ». Tout comme le complet investissement de toute l'équipe de production qui a plongé, « tout le monde tout nu », dans la création...
Ici, auteur et metteur en scène se sont tout de suite entendus pour ne pas verser dans le
« psychologisme » ou l'« hyper-réalisme ». Pourtant, tous deux avouent leur première réaction de surprise devant le décor et la scéno développés par Guillaume Lord. Ils décrivent son plateau comme « un lieu super marqué », oui, mais d'abord comme un endroit qui résonne au diapason de ces espaces intérieurs dans lesquels on plonge quand on se permet de sentir les pensées et les mots d'écorchés des personnages d'Étienne Lepage.
Chaque comédien jouera deux rôles complètement différents, quelques-uns d'entre eux, un de plus. Le metteur en scène explique qu'il a d'abord été séduit par le côté « débalançant » induit par cette structure bizarre en forme de brèves. « Tout de suite, j'ai précisé que je ne voulais pas de "compositions". Je veux que l'on se rapproche plus du show de danse où l'on n'essaie pas constamment de faire des liens entre l'histoire et les personnages... Ne rien imposer au spectateur; le laisser faire ses liens... Miser sur la légèreté... »
Je ne sais lequel des deux a d'abord fait la comparaison du musée, mais la métaphore s'est étirée durant de longues minutes en fin d'entrevue. Ça touche à la différence qu'il y a entre se faire raconter une histoire et aller au musée. Dans les deux cas, on fait des liens, mais ils ne sont pas du tout du même ordre...
Lepage conclura en parlant, lui, de l'importance du « coup de poing ». « Que les spectateurs se mettent dans la peau de quelqu'un qui ne sait pas, qui n'a pas vu vraiment. Souvent, autour de nous, on entend ces portions de dialogue tronqué et cela engendre l'impression qu'il nous en manque des bouts pour tout comprendre... Ça se passe souvent comme ça dans la vraie vie et c'est cela que j'ai voulu mettre en mots. » Retenez le nom de ce jeune homme: Étienne Lepage.
L'une avec des clous plantés dans une langue, Rouge gueule d'Étienne Lepage, qui prend l'affiche mardi; l'autre, Porc Épic de David Paquet, que l'on verra en 2010, avec des épines fichées dans un coeur. Ouf.
Devant moi, pour nous parler de cette évidente volonté de déranger, Claude Poissant, le metteur en scène et le directeur de la compagnie, toujours aussi solide, toujours un des piliers les plus actifs du milieu... et un « p'tit nouveau », l'Étienne Lepage derrière Rouge gueule...
Trop brutes, trop crues
C'est le jeune dramaturge (on l'avait vu jouer à l'Espace libre il y a quelques années dans Théâtre catastrophe) qui a lui-même proposé son texte à Claude Poissant. Et voilà que, fidèle à son mandat de révéler des paroles nouvelles, le PàP donne forme à sa première pièce dans une production énorme défendue par dix comédiens et par toute l'équipe de concepteurs réunis par le metteur en scène. Un peu soufflé, Étienne Lepage se dit « privilégié » et surtout « inspiré » par la qualité de l'accompagnement... Pendant plus d'une heure dans un petit café du Quartier latin, Poissant et lui raconteront en mots passionnés, clairs et sonnants l'aventure commune qui les unit.
La conversation est animée; tout au long, les deux hommes se relanceront la balle à un rythme effréné qui doit tenir du texte de Lepage... ou du dramaturge lui-même, particulièrement volubile et articulé. La matière verbale est d'ailleurs tout au centre de ce texte débridé que le metteur en scène décrit comme un recueil de « brèves théâtrales ». D'où l'importance du rythme dans la production, un rythme qui traduit ces pensées et ces mots qui arrivent à la vitesse de l'éclair quand on veut dire quelque chose... mais qu'on ne se permet pas vraiment.
En clair, on verra sur scène une bonne dizaine de comédiens livrant tour à tour, seuls ou parfois devant un petit groupe, les pensées qui traversent leur esprit dans une sorte de monologue qui n'en est pas tout à fait un. « Il s'agit, dit Poissant, de textes qui font habituellement trois ou quatre minutes; des brèves "rentre-dedans", des objets brusquants... »
Et pourquoi, « brusquants »?
« Parce que je trouve qu'on est devenu trop mou, reprend le jeune dramaturge. Les gens en général ne réagissent plus à rien, ils s'écrasent. De peur de blesser qui que ce soit, ils deviennent de plus en plus amorphes... Moi, j'ai le goût et souvent même le besoin de crier. C'est pour ça que j'aime bien provoquer. Je ne veux surtout pas rassurer qui que ce soit, au contraire: j'ai voulu me permettre d'être aussi gratuitement méchant que l'on peut l'être. Jusqu'aux limites du tolérable, parfois. » Comme le raconte Claude Poissant dans un clip vidéo que l'on trouve sur le site du spectacle: « C'est étonnant au théâtre de voir des personnages se mettre en bouche des mots aussi violents, aussi vulgaires même... Alors que c'est courant dans la vie, ça devient choquant ici! »
Comme si le texte se présentait comme une intrusion dans ces pensées secrètes que nous n'osons jamais tout à fait mettre en mots parce que trop brutes, trop crues... Ces brèves échappées deviennent ainsi plus des amorces de dialogues tronqués que des monologues. « Cette absence de perspective, dira Lepage, fait par contre ressortir l'aspect fabulé de tout cela et crée ainsi, étrangement, un effet poétique. »
Poissant acquiescera en soulignant de son côté que la poésie semble surgir du fait que ces mots violents s'humanisent d'étrange façon en prenant corps dans les gestes des comédiens qui les crient devant nous.
Des bouts qui manquent
Un plateau dur donc. « Faux "dark" », précise Lepage en esquissant un sourire. En discutant du spectacle, les deux hommes ont retravaillé certains aspects et choisi leurs partis pris. Poissant n'a coupé qu'une seule petite scène et changé à peine l'ordre des tableaux. Il souligne « le souffle remarquable » de l'écriture de Lepage, « sa grande cohérence ». Tout comme le complet investissement de toute l'équipe de production qui a plongé, « tout le monde tout nu », dans la création...
Ici, auteur et metteur en scène se sont tout de suite entendus pour ne pas verser dans le
« psychologisme » ou l'« hyper-réalisme ». Pourtant, tous deux avouent leur première réaction de surprise devant le décor et la scéno développés par Guillaume Lord. Ils décrivent son plateau comme « un lieu super marqué », oui, mais d'abord comme un endroit qui résonne au diapason de ces espaces intérieurs dans lesquels on plonge quand on se permet de sentir les pensées et les mots d'écorchés des personnages d'Étienne Lepage.
Chaque comédien jouera deux rôles complètement différents, quelques-uns d'entre eux, un de plus. Le metteur en scène explique qu'il a d'abord été séduit par le côté « débalançant » induit par cette structure bizarre en forme de brèves. « Tout de suite, j'ai précisé que je ne voulais pas de "compositions". Je veux que l'on se rapproche plus du show de danse où l'on n'essaie pas constamment de faire des liens entre l'histoire et les personnages... Ne rien imposer au spectateur; le laisser faire ses liens... Miser sur la légèreté... »
Je ne sais lequel des deux a d'abord fait la comparaison du musée, mais la métaphore s'est étirée durant de longues minutes en fin d'entrevue. Ça touche à la différence qu'il y a entre se faire raconter une histoire et aller au musée. Dans les deux cas, on fait des liens, mais ils ne sont pas du tout du même ordre...
Lepage conclura en parlant, lui, de l'importance du « coup de poing ». « Que les spectateurs se mettent dans la peau de quelqu'un qui ne sait pas, qui n'a pas vu vraiment. Souvent, autour de nous, on entend ces portions de dialogue tronqué et cela engendre l'impression qu'il nous en manque des bouts pour tout comprendre... Ça se passe souvent comme ça dans la vraie vie et c'est cela que j'ai voulu mettre en mots. » Retenez le nom de ce jeune homme: Étienne Lepage.
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