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Théâtre - En avoir ou pas

10 octobre 2009  Théâtre

À retenir

    • De l'impossible retour de Léontine en brassière
    • Textes de Benoît Paiement et Bernard Dion mis en scène par Robert Reid.
    • Une production du Groupe de poésie moderne présentée à la salle Jean-Claude-Germain du 13 au 31 octobre.
Déjà, la prémisse de la chose est pour le moins loufoque: Borduas, le Paul-Émile Borduas, oui, aurait peint sur la fin de sa vie une toile où l'on verrait une certaine Léontine. En brassière, comme on dit dans les quartiers de l'est de Montréal — Borduas habita un troisième étage à l'angle de Napoléon et Mentana, près du parc Lafontaine.

C'est de cette légende pas vraiment urbaine que vient le titre du plus récent spectacle du Groupe de poésie moderne (GPM): De l'impossible retour de Léontine en brassière prend l'affiche mardi dans la petite salle Jean-Claude Germain, du Théâ-tre d'Aujourd'hui.

Intelligence et plaisir

Cette histoire est évidemment complètement ridicule puisque le signataire de Refus global ne peignait alors — et depuis plusieurs années d'ailleurs! — que des tableaux abstraits, surtout en noirs et en blancs, à la spatule. Pas vraiment de Léontine donc; avec ou sans brassière, faut-il le préciser. N'empêche que, comme l'expliquent Félixe Ross (Léontine elle-même) et Bernard Dion (le coauteur des textes), Borduas — on prononce ici Borduassse — et le contexte sociopolitique de son époque sont au coeur de ce quatrième spectacle du groupe.

Il y a presque deux ans que le GPM travaille sur De l'impossible retour... « Cela représente plus de 300 heures de travail en répétition », souligne l'imprévisible Dion, dont la principale caractéristique semble être de pouvoir prendre tous les visages en disant à peu près n'importe quoi. Avec son complice Benoît Paiement, il a le rare mérite d'avoir peu à peu accouché, depuis 1993, d'une démarche théâtrale tout à fait originale. Du Groupe de poésie moderne, on dit souvent qu'il vient en droite ligne des surréalistes et de l'OuLiPo, de Tardieu aussi, que l'on connaît trop peu ici, et du Théâtre Ubu de Denis Marleau dans ses premières incarnations. Flatteur, non?

N'empêche qu'il y a de tout cela et bien d'autres choses encore dans le GPM. On y aime beaucoup les mots, le son des mots; le poids et la couleur des phrases aussi. On joue avec eux, on les malmène, les triture, les étire parfois comme de la pâte à modeler, dans tous les sens, précisément, dans toutes les directions possibles, toujours... Tout ça très rythmé, au quart de tour: « un peu comme les Frères Jacques pouvaient le faire à une certaine époque », précise Félixe Ross, qui s'est jointe à la compagnie, elle, il y a déjà dix ans. Avec Le Boson de Higgs d'abord, puis avec Le Voyage d'Amundsen il y a quelques années, le GPM s'est tricoté une niche unique où le jeu, l'intelligence et le plaisir osent se montrer pour ce qu'ils sont.

Bon.

Mais on est là pour Léontine... En comptant son passage au FAIT l'an dernier, une brève tournée dans les maisons de la culture en février et la série de représentations qui s'annonce rue Saint-Denis, cette fable surréaliste sur fond de sujet impossible aura été jouée 25 ou 26 fois, un record pour la compagnie. Un signal encourageant à travers la clameur de la « distraction massive » que devient aussi l'industrie du spectacle...

Tout y tourne en fait autour d'un « théâtre documentaire » (!) sur Borduas et sa relation trouble avec la société canadienne-française de l'après-guerre. Sur scène, alors que le Groupe de poésie moderne est à tracer les grandes lignes de l'époque dans laquelle vivait Borduas tout en annonçant, en même temps, à Félixe la comédienne qu'elle est trop vieille pour jouer le rôle de la fameuse Léontine en brassière, celle-ci décide de ne pas se laisser faire.

L'esprit du Refus...

On en arrivera à d'étonnantes extrémités...

« Gentiment, raconte Dion en prenant son air de sombre génie au fond de la lampe, on songera à la façon de se débarrasser d'elle en lui faisant prendre subrepticement de "l'euthanasiat" ou même en la suicidant discrètement en impliquant le pot d'échappement de son auto... » Au bout du compte, on n'arrivera toujours qu'à raconter, en parallèle et en morceaux raboutés les uns aux autres, l'histoire de Borduas qui rejette son milieu tout autant qu'il est rejeté par lui. Étonnant, non?

« Benoît et moi, reprend Bernard Dion, on écrit des bouts de textes, tout courts; ici, ils se sont cristallisés autour de la figure de Borduas. Une soixantaine de textes pour cette époque fascinante des soixante dernières années. » Une époque qui s'appuie d'un côté sur la puissance terrible de l'Église et du clergé et, de l'autre, sur toute une panoplie de nouveaux dieux clinquants et rutilants. Qui va de cette impossible Léontine à celle qui l'incarne aujourd'hui, Félixe; Félixe qui, on le sait, est trop vieille pour... « C'est comme si peu à peu les blocs de textes en étaient venus à s'assembler dans ce sens-là en formant une sorte de mosaïque... » « Une courtepointe », ajoutera Félixe en racontant comment ensuite « le collage des blocs, le montage », se construit à mesure, en répétition avec Robert Reid qui signe la mise en scène.

À cela il faut aussi ajouter que le GPM affiche sans se gêner ses affinités profondes avec les gens et l'esprit de Refus global. Avec « ce rejet, ce refus des valeurs morales de l'époque », diront les vieux complices qui semblent prendre un plaisir fou à se « picosser » devant témoin...

Félixe Ross et Bernard Dion me décrivent en fait la toile de fond de cette Léontine... Une sorte de voyage dans le temps jusqu'à l'époque de l'émeute du Forum autour de Maurice Richard et qui, en passant par la manif anti-Trudeau de la Saint-Jean-Baptiste, aboutit aux très chaotiques et très épisodiques « sursauts de vague protestation » que l'on rencontre plus souvent aujourd'hui. Tout cela rythmé par le pouvoir des mots, des sons et des syllabes ensemble sollicités...

Le GPM n'a rien d'anodin sous ses airs loufoques, on avait peut-être oublié de vous le rappeler. Ceux qui ont vu Le Boson de Higgs ou Le Voyage d'Amundsen auront pu constater à quel point ces gens-là sont sérieux quand il s'agit de prendre son pied! Comme le dit Félixe Ross: « On aime bien donner beaucoup de sens à ce qui n'en a pas vraiment toujours... »







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