Théâtre - Quatre fois dans la même semaine!
Grosse semaine! Sans compter Fred Pellerin qui est venu raconter ses admirables folleries dans mon petit village appalachien pour clore tout cela, j'aurai vu quatre spectacles et fait le tour de quatre univers distincts reflétant autant de façons différentes de bien nous planter le nez dans la réalité. Comme si, en ce très chargé début de saison, le théâtre commençait d'abord par faire la preuve par le nombre de son absolue nécessité d'éveilleur de conscience.
Quatre fois! Dans la même semaine! D'Ernestine Shuswap à Alice — celle du pays des merveilles, pas l'autre — et des angoisses masculines jusqu'à la brutale réalité de la guerre, j'aurai assisté à quatre dénonciations, j'aurai vu quatre « malaises » mis à nu. Comme on dit en octobre dans les cercles sportifs: c'est une grosse moyenne au bâton.
À l'Espace Go, à travers la langue presque rabelaisienne de Tomson Highway, André Brassard traduit très justement l'insupportable avilissement que nous avons fait subir aux populations indigènes. Trompées toujours, naïves sans doute, leurrées par les promesses d'alliance et de prospérité de l'envahisseur blanc, quatre femmes voient fondre sur elles en moins de deux heures tous les malheurs et toutes les dépossessions résumant deux siècles de défaites à petits (et à moyens) feux. Highway et Brassard tirent habilement les fils de l'allégorie en faisant « sonner juste » les quatre comédiennes de la production et ils parviennent même à nous faire sourire tout au long de leur implacable démonstration. Comme on le ferait dans « la vraie vie », pour respirer un peu...
Dans cette Alice au pays des merveilles du Théâtre Tout à Trac que j'ai vu ensuite en ouverture de saison à la Maison Théâtre — le bonheur d'une salle pleine à craquer d'enfants, à 10h le matin! —, « la vraie vie » était bien là, sur scène aussi. Mais en forme de repoussoir. Incarnée dans de séduisantes bêtises en tous genres apprêtées dans tous les styles. Mots piégés et logique « préventive ». Pouvoir insensé des conventions et têtes tranchées. Liberté de l'imaginaire aussi. Tout cela sans concession dans un rythme enlevé sur des images n'ayant rien à envier au cinéma ou aux jeux vidéo. Chapeau. À vous en souhaiter d'avoir un enfant de 6 à 10 ans dans votre entourage.
Le soir, avec Caravansérail au Théâtre d'Aujourd'hui, c'était par contre plus corsé. Peut-être parce que le texte de Robert Claing met en scène deux hommes dans la soixantaine qui osent tout recommencer à neuf et qui finalement ne trouvent, évidemment, rien de plus qu'eux-mêmes au bout de la route... Un texte touchant, vrai toujours. Plus ou moins coup de poing selon l'âge que l'on a, je suppose, mais toujours juste. Avec des élans, de grands bonds en avant et des reculs aussi et du sur-place et des pans entiers de vide comme il y en a toujours. Tellement d'ailleurs, quand on y pense, que c'est une des principales composantes sur laquelle repose la vie, le vide. Le vide qui est bien installé entre les plus intimes des plus infimes parties de chacune de nos cellules tout comme dans le vide interstellaire itou... Tout ça avec des mots, deux comédiens, un banc, à peine un bout de rideau et un petit filet d'eau pour décor. Préparez-vous à quelques grands moments de petits plaisirs intenses.
Chez Prospero, dans la minuscule salle intime en bas, un jeudi soir, c'est l'absurdité de la guerre qui m'a encore une fois sauté au visage. Mais différemment. La Maman du petit soldat, une rare production du Théâtre Réverbère, repose sur une construction théâtrale en abyme où les personnages se dédoublent en vivant deux actions simultanées. Au centre, un soldat, le fils; et toujours sur scène, une vieille, mère d'une jeune fille plus tout à fait jeune. Le soldat est en train de capoter. C'est sa première mission et, en pointant sa carabine, il vient d'entrer, seul en pleine nuit, dans une demeure qui pourrait être la sienne et où habitent une vieille femme — comme sa mère à qui il est en train, dans sa tête, de demander quoi faire! — et une jeune fille qui a l'âge de sa soeur, bien sûr... Tout cela finira très mal, vous le devinez. Mais l'espèce de flottement, de malaise dans lequel nous place le texte du dramaturge français Gilles Granouillet, rend l'absurdité de la guerre encore plus révoltante en l'amenant presque à l'intérieur de nos propres murs. Brrrr.
Voilà qui place déjà, au moment où la bise est presque venue, la barre très haut. On ne s'en plaindra surtout pas!
En vrac
- La comédienne et metteure en scène Pol Pelletier est de retour à Montréal et présente Une contrée sauvage appelée courage, une sorte de cabaret poétique. « Autour du personnage de Ramie, une mendiante saltimbanque itinérante, explique le communiqué, elle conte, danse et chante accompagnée par l'accordéon de Mélanie Bergeron. » Cela se passe au nouvel eXcentris, en trois vagues distinctes: demain, le 30 septembre, les 17 et 28 octobre ainsi que les 4 et 18 novembre. La critique française a louangé le spectacle de manière dithyrambique. On entendra là des chants amérindiens méconnus tout autant que des standards de jazz et la poésie de Jovette Marchessault comme celle de Michel Garneau.
- On nous convie à une expérience rare à compter de demain; jusqu'au 3 octobre, la Société Paroles invite le grand public à Scènes de vie, « une série d'activités autour du théâtre haïtien mettant en valeur les talents et les pratiques théâtrales haïtiennes d'Haïti et d'ici ». Jeudi, au local de l'Alliance théâtrale haïtienne dans le quartier Saint-Michel, on pourra rencontrer la comédienne et metteure en scène Paula Clermont Péan, directrice du Centre Culturel Pye Poudre à Port-au-Prince; vendredi, il y aura mise en lecture d'extraits de pièces et samedi, dès 19h à la salle Désilets du Cégep Marie-Victorin, représentation de Kaselezo, un des grands textes du dramaturge et poète haïtien, Frankétienne. Notons aussi, du 30 septembre au 11 octobre, une exposition sur le théâtre haïtien tenue à la Bibliothèque de Saint-Michel. Tous ces événements sont gratuits et ouverts à tous les publics. Organisée dans le cadre du Mois du créole à Montréal, Scène de vie est une première réalisée par Société Paroles en partenariat avec la maison d'édition CIDIHCA, l'Alliance théâtrale haïtienne de Montréal, la Bibliothèque de Saint-Michel et la Maison de la culture Rivière-des-Prairies.
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mbelair@ledevoir.com
Quatre fois! Dans la même semaine! D'Ernestine Shuswap à Alice — celle du pays des merveilles, pas l'autre — et des angoisses masculines jusqu'à la brutale réalité de la guerre, j'aurai assisté à quatre dénonciations, j'aurai vu quatre « malaises » mis à nu. Comme on dit en octobre dans les cercles sportifs: c'est une grosse moyenne au bâton.
À l'Espace Go, à travers la langue presque rabelaisienne de Tomson Highway, André Brassard traduit très justement l'insupportable avilissement que nous avons fait subir aux populations indigènes. Trompées toujours, naïves sans doute, leurrées par les promesses d'alliance et de prospérité de l'envahisseur blanc, quatre femmes voient fondre sur elles en moins de deux heures tous les malheurs et toutes les dépossessions résumant deux siècles de défaites à petits (et à moyens) feux. Highway et Brassard tirent habilement les fils de l'allégorie en faisant « sonner juste » les quatre comédiennes de la production et ils parviennent même à nous faire sourire tout au long de leur implacable démonstration. Comme on le ferait dans « la vraie vie », pour respirer un peu...
Dans cette Alice au pays des merveilles du Théâtre Tout à Trac que j'ai vu ensuite en ouverture de saison à la Maison Théâtre — le bonheur d'une salle pleine à craquer d'enfants, à 10h le matin! —, « la vraie vie » était bien là, sur scène aussi. Mais en forme de repoussoir. Incarnée dans de séduisantes bêtises en tous genres apprêtées dans tous les styles. Mots piégés et logique « préventive ». Pouvoir insensé des conventions et têtes tranchées. Liberté de l'imaginaire aussi. Tout cela sans concession dans un rythme enlevé sur des images n'ayant rien à envier au cinéma ou aux jeux vidéo. Chapeau. À vous en souhaiter d'avoir un enfant de 6 à 10 ans dans votre entourage.
Le soir, avec Caravansérail au Théâtre d'Aujourd'hui, c'était par contre plus corsé. Peut-être parce que le texte de Robert Claing met en scène deux hommes dans la soixantaine qui osent tout recommencer à neuf et qui finalement ne trouvent, évidemment, rien de plus qu'eux-mêmes au bout de la route... Un texte touchant, vrai toujours. Plus ou moins coup de poing selon l'âge que l'on a, je suppose, mais toujours juste. Avec des élans, de grands bonds en avant et des reculs aussi et du sur-place et des pans entiers de vide comme il y en a toujours. Tellement d'ailleurs, quand on y pense, que c'est une des principales composantes sur laquelle repose la vie, le vide. Le vide qui est bien installé entre les plus intimes des plus infimes parties de chacune de nos cellules tout comme dans le vide interstellaire itou... Tout ça avec des mots, deux comédiens, un banc, à peine un bout de rideau et un petit filet d'eau pour décor. Préparez-vous à quelques grands moments de petits plaisirs intenses.
Chez Prospero, dans la minuscule salle intime en bas, un jeudi soir, c'est l'absurdité de la guerre qui m'a encore une fois sauté au visage. Mais différemment. La Maman du petit soldat, une rare production du Théâtre Réverbère, repose sur une construction théâtrale en abyme où les personnages se dédoublent en vivant deux actions simultanées. Au centre, un soldat, le fils; et toujours sur scène, une vieille, mère d'une jeune fille plus tout à fait jeune. Le soldat est en train de capoter. C'est sa première mission et, en pointant sa carabine, il vient d'entrer, seul en pleine nuit, dans une demeure qui pourrait être la sienne et où habitent une vieille femme — comme sa mère à qui il est en train, dans sa tête, de demander quoi faire! — et une jeune fille qui a l'âge de sa soeur, bien sûr... Tout cela finira très mal, vous le devinez. Mais l'espèce de flottement, de malaise dans lequel nous place le texte du dramaturge français Gilles Granouillet, rend l'absurdité de la guerre encore plus révoltante en l'amenant presque à l'intérieur de nos propres murs. Brrrr.
Voilà qui place déjà, au moment où la bise est presque venue, la barre très haut. On ne s'en plaindra surtout pas!
En vrac
- La comédienne et metteure en scène Pol Pelletier est de retour à Montréal et présente Une contrée sauvage appelée courage, une sorte de cabaret poétique. « Autour du personnage de Ramie, une mendiante saltimbanque itinérante, explique le communiqué, elle conte, danse et chante accompagnée par l'accordéon de Mélanie Bergeron. » Cela se passe au nouvel eXcentris, en trois vagues distinctes: demain, le 30 septembre, les 17 et 28 octobre ainsi que les 4 et 18 novembre. La critique française a louangé le spectacle de manière dithyrambique. On entendra là des chants amérindiens méconnus tout autant que des standards de jazz et la poésie de Jovette Marchessault comme celle de Michel Garneau.
- On nous convie à une expérience rare à compter de demain; jusqu'au 3 octobre, la Société Paroles invite le grand public à Scènes de vie, « une série d'activités autour du théâtre haïtien mettant en valeur les talents et les pratiques théâtrales haïtiennes d'Haïti et d'ici ». Jeudi, au local de l'Alliance théâtrale haïtienne dans le quartier Saint-Michel, on pourra rencontrer la comédienne et metteure en scène Paula Clermont Péan, directrice du Centre Culturel Pye Poudre à Port-au-Prince; vendredi, il y aura mise en lecture d'extraits de pièces et samedi, dès 19h à la salle Désilets du Cégep Marie-Victorin, représentation de Kaselezo, un des grands textes du dramaturge et poète haïtien, Frankétienne. Notons aussi, du 30 septembre au 11 octobre, une exposition sur le théâtre haïtien tenue à la Bibliothèque de Saint-Michel. Tous ces événements sont gratuits et ouverts à tous les publics. Organisée dans le cadre du Mois du créole à Montréal, Scène de vie est une première réalisée par Société Paroles en partenariat avec la maison d'édition CIDIHCA, l'Alliance théâtrale haïtienne de Montréal, la Bibliothèque de Saint-Michel et la Maison de la culture Rivière-des-Prairies.
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mbelair@ledevoir.com
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