Théâtre - Une truite trop assaisonnée
Selon Tomson Highway, le dramaturge d'origine crie, la langue parlée par les membres de la tribu Shuswap est « animée » par Nanabush, le Dieu rieur de la mythologie amérindienne qui, en d'hystériques soubresauts, transmute en un instant le langage du comique au tragique. Si, par son habile et colorée traduction en français d'une pièce de l'auteur natif de Brochet (Manitoba), André Brassard rend bien compte de cette dualité, sa mise en scène d'Une truite pour Ernestine Shuswap s'avère trop surchargée pour permettre au mysticisme contenu dans le texte original d'opérer sur la scène de l'Espace Go.
Ernestine Shuswap, Isabel Thompson, Annabelle Okanagan et Délila Rose Johnson s'affairent, en cette journée du 25 août 1910, à préparer l'énorme banquet organisé en l'honneur du passage du Grand Gros Kahoona du Canada, Sir Wilfrid Laurier, dans le petit village de Kamloops, en Colombie-Britannique. À travers leurs diverses tâches de cueillette, de cuisine et de couture ainsi que par la lecture du mémoire que les chefs de clans souhaitent présenter à l'homme politique, c'est l'effroyable destin des peuples dépossédés de leurs terres, de leurs droits et de leurs langues qui se tisse devant nous.
En lieu et place de l'espace presque vide que suggérait Highway, Brassard et son scénographe Olivier Landreville ont plutôt imaginé une grande surface de planches disjointes se courbant pour finalement former palissade en fond de scène. Ici et là, de hauts totems percent. Si on reconnaît bien dans ce dispositif l'intérêt de Brassard pour les plans inclinés, il reste que ce magnifique dispositif chargé de symboles limite à la fois l'imagination du spectateur et l'effet de présence des comédiennes.
Dès lors, le pouvoir d'évocation de la parole s'y perd. On tente bien, par les danses, chants, projections et autres effets spéciaux, de convoquer sur scène le magique et le rituel. Ces moments s'avèrent trop rares, et certains, comme ces truites en carton bondissant du décor ou encore un rap impromptu, ratent la cible. Tentative d'illustrer que l'homme blanc a étouffé par de nombreux carcans toute la spiritualité des représentants des Premières Nations? Si tel est le cas, la proposition ne convainc pas.
L'interprétation se nappe d'une fraîche candeur, qui se manifeste par la grande truculence du jeu de Pierrette Robitaille, de Violette Chauveau et de Kathleen Fortin, alors que chez Sharon Ibgui, qui donne vie à la jeune Délila Rose, la naïveté domine. Du quatuor, Fortin est celle qui réussit avec le plus d'aplomb à passer de la légèreté à la tragédie sans perdre une once de crédibilité.
On avait salué avec ravissement le retour d'André Brassard il y a un an avec son sobre et magnifique Oh les beaux jours de Beckett, dans cette même salle. Malheureusement, on ne retiendra pas cette Truite pour Ernestine Shuswap comme l'une des productions où l'intelligence du texte et le doigté dans la direction d'acteurs du grand metteur en scène se seront exprimés avec le plus de génie.
****
Une truite pour Ernestine Shuswap
Texte: Tomson Highway, traduit de l'anglais par André Brassard. Mise en scène: André Brassard, assisté de Frédéric Blanchette. Une production d'Espace Go présentée jusqu'au 10 octobre.
Ernestine Shuswap, Isabel Thompson, Annabelle Okanagan et Délila Rose Johnson s'affairent, en cette journée du 25 août 1910, à préparer l'énorme banquet organisé en l'honneur du passage du Grand Gros Kahoona du Canada, Sir Wilfrid Laurier, dans le petit village de Kamloops, en Colombie-Britannique. À travers leurs diverses tâches de cueillette, de cuisine et de couture ainsi que par la lecture du mémoire que les chefs de clans souhaitent présenter à l'homme politique, c'est l'effroyable destin des peuples dépossédés de leurs terres, de leurs droits et de leurs langues qui se tisse devant nous.
En lieu et place de l'espace presque vide que suggérait Highway, Brassard et son scénographe Olivier Landreville ont plutôt imaginé une grande surface de planches disjointes se courbant pour finalement former palissade en fond de scène. Ici et là, de hauts totems percent. Si on reconnaît bien dans ce dispositif l'intérêt de Brassard pour les plans inclinés, il reste que ce magnifique dispositif chargé de symboles limite à la fois l'imagination du spectateur et l'effet de présence des comédiennes.
Dès lors, le pouvoir d'évocation de la parole s'y perd. On tente bien, par les danses, chants, projections et autres effets spéciaux, de convoquer sur scène le magique et le rituel. Ces moments s'avèrent trop rares, et certains, comme ces truites en carton bondissant du décor ou encore un rap impromptu, ratent la cible. Tentative d'illustrer que l'homme blanc a étouffé par de nombreux carcans toute la spiritualité des représentants des Premières Nations? Si tel est le cas, la proposition ne convainc pas.
L'interprétation se nappe d'une fraîche candeur, qui se manifeste par la grande truculence du jeu de Pierrette Robitaille, de Violette Chauveau et de Kathleen Fortin, alors que chez Sharon Ibgui, qui donne vie à la jeune Délila Rose, la naïveté domine. Du quatuor, Fortin est celle qui réussit avec le plus d'aplomb à passer de la légèreté à la tragédie sans perdre une once de crédibilité.
On avait salué avec ravissement le retour d'André Brassard il y a un an avec son sobre et magnifique Oh les beaux jours de Beckett, dans cette même salle. Malheureusement, on ne retiendra pas cette Truite pour Ernestine Shuswap comme l'une des productions où l'intelligence du texte et le doigté dans la direction d'acteurs du grand metteur en scène se seront exprimés avec le plus de génie.
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Une truite pour Ernestine Shuswap
Texte: Tomson Highway, traduit de l'anglais par André Brassard. Mise en scène: André Brassard, assisté de Frédéric Blanchette. Une production d'Espace Go présentée jusqu'au 10 octobre.
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