Tennessee Williams en montagnes russes
26 septembre 2009
Théâtre
Photo : Jacques Grenier
Sylvie Drapeau dans Un tramway nommé Désir
Il y a deux ans déjà, ils avaient tous deux suscité l'admiration avec un bouleversant Marie Stuart, au Rideau vert. Denise Filiatrault a le nez fin, mais comment a-t-on pu ne pas voir ce qui est maintenant si évident et que nous n'avions pas deviné avant qu'elle le sente, elle? Que Sylvie Drapeau et Alexandre Marine étaient faits pour travailler ensemble!
La passion et le feu dans la rigueur qui caractérisent le travail d'Alexandre Marine. La passion, le feu encore, plus la fragilité criante et quasi cristalline de Sylvie Drapeau. C'est ce qui s'imposait déjà il y a deux ans dans le Marie Stuart de Schiller. Et c'est bien sûr ce qui transpire tout au long d'Un tramway nommé Désir, le chef-d'oeuvre de Tennessee Williams: l'implacable rigueur du drame, la fragile démence de celle qui le vit.
Comment ne pas la voir, elle, en Blanche? Comment ne pas l'avoir vu, lui, cherchant la lumière sous la noirceur du monde dans la moiteur odorante de La Nouvelle-Orléans?
L'espoir et la lumière
Ils sont épuisés, « vannés », comme disent les cultivateurs en vidant leurs champs de grains. Dans la petite salle de répétition du Rideau vert, de l'autre côté de la rue Gilford, l'équipe travaillait depuis quelques heures déjà. Bientôt, il n'y a presque plus qu'eux; tout le monde est parti. Voilà déjà qu'on parle de l'intensité qui marque leurs visages, de tout ce qu'il faut investir dans une production puis, comme Sylvie Drapeau doit quitter le théâtre dans une heure pour répéter un autre spectacle au Quat'Sous, nous plongeons tout de suite...
Alexandre Marine précise d'abord qu'il n'est pas le premier metteur en scène russe à monter Tennessee Williams. « C'est au contraire un auteur très joué, très connu en Russie. Il y a de profondes parentés entre son monde et l'âme russe: la passion et le désespoir, par exemple. Le sentiment de la perte et l'espoir aussi. On peut faire beaucoup de liens entre Williams et Tchekhov; ils se complètent puisque chez Williams on voit sur la scène ce qui reste caché chez Tchekhov... C'est pour ça que les héroïnes de La Cerisaie et du Tramway se ressemblent beaucoup. Ce sont des femmes troublées pour lesquelles l'amour est plus important que tout. La connexion est très forte avec l'âme russe qui essaie de garder l'espoir toujours... »
Sylvie Drapeau poursuit en soulignant que c'est précisément là, « du côté de l'espoir », qu'elle et Marine se rejoignent le plus.
« Alexandre comme moi, on est intéressés par la part de lumière que cachent les personnages. Il y a de la lumière en Blanche: son personnage ne peut pas exister sans espoir, sans lumière, sans aimer. L'histoire est triste, bien sûr, mais jusqu'à ce qu'elle craque, elle s'acharne à cultiver l'espoir et c'est ce qui en fait un grand personnage de théâtre, intemporel, classique... Jouer Blanche pour une actrice, c'est très spécial. Mais j'essaie de prendre ça "cool" en me disant que ce sera une Blanche possible parmi tant d'autres: celle que peuvent dessiner aujourd'hui Sylvie Drapeau et Alexandre Marine. »
Il reprend tout de suite. « C'est un grand rôle de Sylvie, je le crois personnellement: c'est une performance majeure! Mais parfois, au cours des répétitions, j'ai un peu peur pour elle tellement elle s'implique intensément, toujours! Elle fait tout tout de suite à 100 %! Elle comprend tout ce que je lui propose, tout de suite. Je me sens presque obligé de la retenir... » Ce à quoi elle réplique en disant qu'elle n'est pas une actrice « technique », qu'elle « fonctionne au coeur » et que pour elle tout cela ne prend vraiment un sens que lorsque l'on est à la limite de ce que l'on peut faire.
Comme ça...
Dense, rapide, violent
Tout en parlant de légèreté — un mot qui sonne un peu bizarre dans leur bouche et qui ne leur ressemble pas beaucoup —, les deux complices parlent de l'état d'esprit « déconnecté » de Marie Stuart à la fin du texte de Schiller et se mettent d'accord sur une formulation: « la recherche de la légèreté pour amener lentement, organiquement et simplement les choses plus graves ». Pas mal. Ça vaut bien « le désespoir élégant » que l'on accole souvent à Tchekhov...
C'est Alexandre Marine maintenant qui parle de son adaptation du texte de Williams. Il a coupé une bonne heure à la durée habituelle du spectacle — « des petits bouts un peu partout » — et gardé un noyau de six personnages pour resserrer l'action et densifier encore plus le drame de Blanche. La comédienne enchaîne en parlant des flash-back qui prendront forme aussi sur scène et qui sont « beaucoup plus qu'une illustration... » de ce que raconte le texte. « Ce sont les pensées mêmes de Blanche, complète Marine. Deux mondes en même temps vivent en elle et le spectateur le verra clairement en quelques occasions. Comme lorsqu'elle parle d'Allan, le grand amour de sa vie; on saisira clairement, je crois, qu'Allan était homosexuel... »
Au bout du compte, même en comptant les flash-back, on aura droit ici à une version de deux heures, sans entracte. Deux heures denses, rapides, violentes parfois, avec des moments pour respirer... avant de replonger encore plus creux dans la tragédie. Comme dans les montagnes russes.
« Je crois que l'on sentira ainsi tout le climat de violence émotive dans lequel Blanche a vécu toute sa vie. Le fait de resserrer l'action et de jouer encore plus sur l'intensité rend son personnage plus fragile, plus touchant. Vous verrez: l'approche d'Alexandre plonge les comédiens comme les spectateurs directement dans le senti de la cassure qui habite Blanche; tout le monde s'en sentira plus concernés par ce qui se passe sur scène. »
Ouf. Faudra être prêt...
***
Un tramway nommé Désir
Texte de Tennessee Williams mis en scène par Alexandre Marine. Une production du Théâtre du Rideau vert à l'affiche du 29 septembre au 31 octobre.
La passion et le feu dans la rigueur qui caractérisent le travail d'Alexandre Marine. La passion, le feu encore, plus la fragilité criante et quasi cristalline de Sylvie Drapeau. C'est ce qui s'imposait déjà il y a deux ans dans le Marie Stuart de Schiller. Et c'est bien sûr ce qui transpire tout au long d'Un tramway nommé Désir, le chef-d'oeuvre de Tennessee Williams: l'implacable rigueur du drame, la fragile démence de celle qui le vit.
Comment ne pas la voir, elle, en Blanche? Comment ne pas l'avoir vu, lui, cherchant la lumière sous la noirceur du monde dans la moiteur odorante de La Nouvelle-Orléans?
L'espoir et la lumière
Ils sont épuisés, « vannés », comme disent les cultivateurs en vidant leurs champs de grains. Dans la petite salle de répétition du Rideau vert, de l'autre côté de la rue Gilford, l'équipe travaillait depuis quelques heures déjà. Bientôt, il n'y a presque plus qu'eux; tout le monde est parti. Voilà déjà qu'on parle de l'intensité qui marque leurs visages, de tout ce qu'il faut investir dans une production puis, comme Sylvie Drapeau doit quitter le théâtre dans une heure pour répéter un autre spectacle au Quat'Sous, nous plongeons tout de suite...
Alexandre Marine précise d'abord qu'il n'est pas le premier metteur en scène russe à monter Tennessee Williams. « C'est au contraire un auteur très joué, très connu en Russie. Il y a de profondes parentés entre son monde et l'âme russe: la passion et le désespoir, par exemple. Le sentiment de la perte et l'espoir aussi. On peut faire beaucoup de liens entre Williams et Tchekhov; ils se complètent puisque chez Williams on voit sur la scène ce qui reste caché chez Tchekhov... C'est pour ça que les héroïnes de La Cerisaie et du Tramway se ressemblent beaucoup. Ce sont des femmes troublées pour lesquelles l'amour est plus important que tout. La connexion est très forte avec l'âme russe qui essaie de garder l'espoir toujours... »
Sylvie Drapeau poursuit en soulignant que c'est précisément là, « du côté de l'espoir », qu'elle et Marine se rejoignent le plus.
« Alexandre comme moi, on est intéressés par la part de lumière que cachent les personnages. Il y a de la lumière en Blanche: son personnage ne peut pas exister sans espoir, sans lumière, sans aimer. L'histoire est triste, bien sûr, mais jusqu'à ce qu'elle craque, elle s'acharne à cultiver l'espoir et c'est ce qui en fait un grand personnage de théâtre, intemporel, classique... Jouer Blanche pour une actrice, c'est très spécial. Mais j'essaie de prendre ça "cool" en me disant que ce sera une Blanche possible parmi tant d'autres: celle que peuvent dessiner aujourd'hui Sylvie Drapeau et Alexandre Marine. »
Il reprend tout de suite. « C'est un grand rôle de Sylvie, je le crois personnellement: c'est une performance majeure! Mais parfois, au cours des répétitions, j'ai un peu peur pour elle tellement elle s'implique intensément, toujours! Elle fait tout tout de suite à 100 %! Elle comprend tout ce que je lui propose, tout de suite. Je me sens presque obligé de la retenir... » Ce à quoi elle réplique en disant qu'elle n'est pas une actrice « technique », qu'elle « fonctionne au coeur » et que pour elle tout cela ne prend vraiment un sens que lorsque l'on est à la limite de ce que l'on peut faire.
Comme ça...
Dense, rapide, violent
Tout en parlant de légèreté — un mot qui sonne un peu bizarre dans leur bouche et qui ne leur ressemble pas beaucoup —, les deux complices parlent de l'état d'esprit « déconnecté » de Marie Stuart à la fin du texte de Schiller et se mettent d'accord sur une formulation: « la recherche de la légèreté pour amener lentement, organiquement et simplement les choses plus graves ». Pas mal. Ça vaut bien « le désespoir élégant » que l'on accole souvent à Tchekhov...
C'est Alexandre Marine maintenant qui parle de son adaptation du texte de Williams. Il a coupé une bonne heure à la durée habituelle du spectacle — « des petits bouts un peu partout » — et gardé un noyau de six personnages pour resserrer l'action et densifier encore plus le drame de Blanche. La comédienne enchaîne en parlant des flash-back qui prendront forme aussi sur scène et qui sont « beaucoup plus qu'une illustration... » de ce que raconte le texte. « Ce sont les pensées mêmes de Blanche, complète Marine. Deux mondes en même temps vivent en elle et le spectateur le verra clairement en quelques occasions. Comme lorsqu'elle parle d'Allan, le grand amour de sa vie; on saisira clairement, je crois, qu'Allan était homosexuel... »
Au bout du compte, même en comptant les flash-back, on aura droit ici à une version de deux heures, sans entracte. Deux heures denses, rapides, violentes parfois, avec des moments pour respirer... avant de replonger encore plus creux dans la tragédie. Comme dans les montagnes russes.
« Je crois que l'on sentira ainsi tout le climat de violence émotive dans lequel Blanche a vécu toute sa vie. Le fait de resserrer l'action et de jouer encore plus sur l'intensité rend son personnage plus fragile, plus touchant. Vous verrez: l'approche d'Alexandre plonge les comédiens comme les spectateurs directement dans le senti de la cassure qui habite Blanche; tout le monde s'en sentira plus concernés par ce qui se passe sur scène. »
Ouf. Faudra être prêt...
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Un tramway nommé Désir
Texte de Tennessee Williams mis en scène par Alexandre Marine. Une production du Théâtre du Rideau vert à l'affiche du 29 septembre au 31 octobre.
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