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Théâtre - Terrain vague

Le Théâtre d'Aujourd'hui présente un texte de Jean-François Caron sur la fièvre adolescente

Hervé Guay   14 avril 2003  Théâtre
Aucune pièce créée ici depuis sept ans pour Jean-François Caron: on comprendra que j'avais oublié le sentiment de touffeur que ses pièces dégagent. Je me rappelais seulement que l'auteur d'Aux hommes de bonne volonté s'était fait la réputation d'être un écrivain engagé à une époque, il est vrai, où plus personne ne l'était. Si l'engagement, direct du moins, s'est dissipé avec La Nature même du continent, plus que jamais le spectateur entre dans ce théâtre comme dans des broussailles épaisses, sans savoir où il est ni où cela le mènera.

Curieusement, nous nous faisons à ce paysage d'incertitude. Et pour peu que le spectateur ait une âme de décrypteur d'énigmes, il se prendra au jeu de découvrir à quelle guerre se livrent ces adolescents fougueux dans un bien étrange cimetière de voitures. Comme les jours de la semaine, ils sont sept. Partagés on ne sait trop en vertu de quoi en deux camps inégaux en nombre et en force. Une seule fille et elle porte un nom de garçon (Billie) en plus de nourrir le désir de s'en aller. Tous ont l'air de s'ennuyer ferme dans le vrai monde. Pour y échapper, semble-t-il, ils ont trouvé refuge dans ce terrain vague. Leurs fantasmes de vie et de mort, d'amour et de trahison trouveront à s'y exprimer. À l'abri de deux adultes usés, le gardien et la mère de Tobie, à qui cet univers demeure tout à fait imperméable.

Par mesure de clarté, le scénographe Jean Bard a segmenté la scène en sous-territoires. Ils sont bien délimités par des carcasses de voitures, isolées les unes des autres et réduites à leur plus simple expression: le capot. Au centre, trône une immense échelle de pompier, lieu de toutes les convoitises. Au pied de celle-ci, des sièges baquets. Derrière, au-dessus de la fosse aux ados, un mur. À une des extrémités, coupée du reste de l'action, la mère.

Fort de ce cadre spatial qui va droit à l'essentiel, le metteur en scène, Antoine Laprise, s'occupe surtout de régler les intensités de jeu et de laisser peu à peu le brouillard se disperser. Il accepte de plus le caractère abrupt de ces êtres entiers afin de mieux faire transpirer, par la suite, leurs désirs profonds. Celui qui a adapté superbement Candide pour des marionnettes se révèle ainsi un équilibriste de tout premier niveau, d'autant qu'on le savait plus familier d'univers moins glauques, pour ne pas dire, plus riants.

Appelés à incarner la fièvre adolescente, certains comédiens se distinguent particulièrement. Il en est ainsi de Normand Daneau qui confère au rôle central de Boyle, une cérébralité bouillonnante, doublée d'une vulnérabilité tangible. La présence indéniable de Patrice Robitaille s'impose tout de suite, auréolé de plus de mystère que de coutume. Rare adulte au sein d'une pièce qui les juge durement, Louise Bombardier campe adroitement une mère inflexible, déchirée entre sa vocation d'infirmière et un fils, qui lui file entre les doigts.

Pour l'essentiel, Jean-François Caron décrit cependant des adolescents désemparés, mal adaptés à l'époque et au monde dans lesquels ils vivent. Ils choisissent, par conséquent, d'évoluer dans un milieu interlope. En cela, La Nature même du continent fait songer à une version ensauvagée de Zone de Marcel Dubé. La touffeur en plus. Paradoxalement, j'ai l'impression que cette qualité risque d'être un obstacle au plaisir des uns et de contribuer nettement au contentement des autres.
 
 
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