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Festival TransAmériques - Jan Fabre: artiste de sang, d'urine et d'encre

Le touche-à-tout Jan Fabre revient à Montréal comme metteur en scène de L'Orgie de la tolérance, présentée au Festival TransAmériques. L'artiste d'Anvers a l'habitude de semer sur son chemin polémique

Catherine Lalonde   23 mai 2009  Théâtre
Soyons avertis, L'Orgie de la tolérance pèche par tous les excès. Créée en 2008, la plus récente pièce de Fabre s'est fait Paris en février. Le journal Le Monde: «Tout est tellement énorme, choquant même parfois, qu'on en croit à peine ses yeux. La question des limites, du goût, et surtout du mauvais goût [...], de la vulgarité qui va avec, est au coeur de L'Orgie de la tolérance.» Le spectacle a pourtant fait mouche au Théâtre de la Ville, récoltant rires et applaudissements.

Pour dénoncer le capitalisme et la consommation à outrance, Fabre et ses neuf interprètes servent un bouillon d'audace. Il faut bien le dire, puisqu'il faudra le voir, et appeler un chat un chat: mains aux culottes, orgasmes simulés, masturbation de ces messieurs, fusil planté dans un cul, ces dames qui accouchent de boîtes de conserve dans un panier d'épicerie, Jésus Christ top model. Et injures au public, au metteur en scène, «fuck you all» et le reste de l'univers.

Sang et eau

«Je ne vise jamais la provocation», dit pourtant le créateur en entrevue. Dès la fin de ses études à l'Académie royale des Beaux-Arts et à l'Institut des Arts décoratifs d'Anvers, Fabre devient, à coups de performance, l'enfant terrible de la «nouvelle vague flamande». Il brûle des billets de banque prêtés par le public avant de dessiner avec les cendres. Il présente d'immenses toiles crayonnées au stylo, ses «Bic Art». «Je me suis déjà retrouvé à l'hôpital après m'être frappé la tête dans un mur pour une performance...» admet-il, moqueur, au téléphone. Ses premières explorations théâtrales repoussent les limites du genre, et le corps, sous toutes formes, devient son matériau. Fabre alterne depuis ses présences entre scènes, musées et biennales. Invité du Festival d'Avignon en 2005, année connue depuis comme l'année de la controverse, il livre The Crying Body à la Cour des Papes. Ses acteurs, mi-nus ou en armure, jouent d'eaux et de liquides humains: larmes, pisse, pluie. Et écopent de huées et de sifflets pendant que la presse ergote sur le niveau de déchéance atteint. Dans Je suis sang, en 2001, c'est le jus rouge que Fabre fait couler.

«Je ne vise jamais la provocation, répète-t-il au téléphone de son anglais grave. Je me tiens du côté de l'expérimentation et ce qui pour moi semble très organique est parfois choquant pour le spectateur. Mais ce n'est jamais mon point de départ que de vouloir choquer les gens. Jamais. En créant L'Orgie de la tolérance, je me disais: "Ça, ça va être difficile pour le public." Et j'ai des ovations debout et de bonnes critiques.»

Artiste prolifique qui peut mettre en scène jusqu'à quatre nouvelles pièces en un an, c'est la montée de la droite radicale qui l'a fait réagir pour L'Orgie. «L'extrême droite a gagné tellement de votes dans mon pays, elle est maintenant considérée comme une présence normale, et ç'en est une pour moi, une orgie de tolérance.»

L'extase de la consommation

«J'ai des acteurs et des danseurs très intelligents, physiquement et mentalement. Dans L'Orgie, je voulais que les gens qui m'accompagnent aient des interrogations et une recherche personnelle. Car le spectacle parle également de qui nous sommes comme acteurs dans la société, comme producteurs, comme galeristes: nous portons aussi le système et nous encourageons l'extase de la consommation.»

Consommation et extase. Art et pouvoir. Même le polémiste Jan Fabre a sa place dans les dignes établissements. Invité par la reine Paola de Belgique, il décore en 2002 la salle des Glaces du Palais de Bruxelles en collant au plafond 1,4 million de scarabées, un de ses totems. La coupole brille du vert iridescent des petites bêtes. Nommé en 2004 en Belgique Grand Officier de la Couronne, Fabre trace au Louvre en 2008 L'Ange de la métamorphose, une exposition-parcours où ses oeuvres font écho aux grands des Écoles du Nord. Il est le premier et, à ce jour, le seul artiste contemporain à avoir bénéficié d'une exposition monographique de cette envergure, précise Le Louvre. Colombes qui chient et rats qui volent, Seulement des Actes de Terrorisme Poétique, Je me vide de moi-même (nain) en étaient. Dessins au Bic, sculptures d'os humain, toiles marquées de sang et de sperme s'égrenaient entre les Bosch, Rubens, Van Eyck et Vermeer. Fabre prépare présentement cinq installations pour la prochaine Biennale de Venise. Un paradoxe, cette valse entre pouvoir et provocation? «Pas du tout. Tous les grands artistes de l'histoire étaient près de la Couronne ou du pouvoir. La relation entre l'art et le capitalisme existe depuis le Moyen Âge. Mais, comme artiste, il faut rester indépendant à toute idéologie.»

Trop facile

En 2008, Montréal a pu voir L'Ange de la mort, un des opus les moins controversés de Fabre. L'Orgie de la tolérance est la première de ses pièces rentre-dedans qui sera vue ici. «Il y reste beaucoup d'humour et d'ironie. Un des défis de L'Orgie était de ne pas tomber dans le piège du rire. C'était le danger: rendre la pièce trop facile, trop douce, chercher à plaire et à divertir. Je crois au final que c'est un spectacle très critique, très frontal.» Un vrai coup de boule, oui.

«Le but de l'artiste est de guérir, presque, les blessures dans l'esprit des gens. Mon théâtre, mes dessins sont toujours une célébration de l'individu et de l'être. Pour défendre la vulnérabilité de l'humain et de son corps.» Même s'il faut pour ce faire passer valeurs et conformisme au hache-viande.

***

Collaboratrice du Devoir

***

L'Orgie de la tolérance (Troubleyn)

Concept, mise en scène, chorégraphie et scénographie de Jan Fabre. À L'Usine C, du 25 au 27 mai.






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