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    Théâtre - L'instinct de vie

    Rencontre bouleversante avec Suzanne Lebeau, qui propose, avec Le bruit des os qui craquent, un regard sans concession sur la situation des enfants soldats

    28 mars 2009 |Alexandre Cadieux | Théâtre
    Happée par son sujet, les enfants soldats, Suzanne Lebeau s’est envolée vers Kinshasa, où elle a pu rencontrer Amisi et Yaoundé, 
20 ans, rescapés des factions armées dissidentes en République démocratique du Congo.
    Photo: Jacques Grenier Happée par son sujet, les enfants soldats, Suzanne Lebeau s’est envolée vers Kinshasa, où elle a pu rencontrer Amisi et Yaoundé, 20 ans, rescapés des factions armées dissidentes en République démocratique du Congo.
    En 2003, alors qu'éclataient partout les manifestations s'opposant à une intervention armée en Irak, la dramaturge Suzanne Lebeau amorçait une réflexion sur la perception que les enfants ont de la guerre. L'auteure de L'Ogrelet et de Salvador tombe alors sur un documentaire australien traitant du sort réservé aux enfants soldats dans le monde. Dès mardi, le Théâtre d'Aujourd'hui présentera la première montréalaise du Bruit des os qui craquent, fruit de plusieurs années de labeur sur ce thème déchirant.

    Oser l'espoir

    «Ils vivent tout ce qu'on peut imaginer de pire, confie-t-elle: on leur vole leur enfance, on leur vole leur futur, ils sont battus, drogués, agressés sexuellement, on les affame. Si le sort des garçons est peu enviable, imaginez celui des filles.» Happée par le sujet, Lebeau s'est envolée vers Kinshasa, où elle a pu rencontrer Amisi et Yaoundé, 20 ans, rescapés des factions armées dissidentes en République démocratique du Congo.

    «Ils sont capables d'expliquer exactement ce qu'ils ont fait, ils sont capables d'expliquer exactement pourquoi ils ne le referont jamais», raconte celle qui ne peut cacher son affection et son admiration pour ces deux garçons. «Ils représentent pour moi la victoire de l'instinct de vie sur l'instinct de mort. Amisi, à 12 ans, fut forcé de tuer son oncle, sous peine d'être lui-même abattu. Aujourd'hui, il fait de la sculpture, il rencontre des gens pour partager son histoire, il ose croire en une vie meilleure.»

    Avant de se lancer dans l'écriture, la dramaturge a tout lu sur le sujet. «Les rapports sont unanimes: les autorités n'arrivent pas à vaincre ce problème», martèle-t-elle. «Les signes avant-coureurs des conflits dans les pays instables ne permettent souvent qu'une seule chose: évacuer les Occidentaux qui y travaillent, les médecins et les religieux qui tentent de faire une différence.»

    En exergue du texte publié aux Éditions théâtrales, Suzanne Lebeau a tenu à inclure cette terrible citation de Thierry van Humbeeck: «Autant et encore plus que le bruit des bottes, je crains le silence des pantoufles.» Elle se désole devant le silence de ceux qui font l'autruche, tout en soulignant la frivolité de la société dans laquelle nous vivons. «On consacre énormément d'espace média à disséquer, avec un sérieux que je trouve absurde, les toilettes de la première dame des États-Unis, une femme tellement brillante dont on pourrait faire miroiter des facettes beaucoup plus intéressantes», analyse-t-elle.

    Sur la corde raide

    Dans Le bruit des os qui craquent, Elikia, 13 ans, s'enfonce dans les marais avec le petit Joseph, huit ans, afin de fuir leur vie d'enfants soldats. La jeune fille ne se sépare jamais de son fusil automatique: «C'est sa seule sécurité, explique Suzanne Lebeau, sa seule protection, le seul moyen qu'elle a d'avoir un peu de pouvoir.» Les deux personnages racontent l'histoire tout en la jouant. Ces scènes alternent avec le témoignage qu'une infirmière, qui a accueilli les deux enfants, livre devant une commission internationale.

    «Le jour où j'ai vu cette forme se dessiner clairement dans mon esprit, ce jour-là j'ai été capable d'écrire. Cette division me permet d'être à la fois dans l'émotion de l'action et dans la parole qui est capable de mettre en contexte.»

    Suzanne Lebeau confie son admiration pour Gervais Gaudreault, son metteur en scène et complice depuis plusieurs décennies. «Avec ce texte, on joue constamment sur la corde raide. C'est si facile de tomber dans le pathos, ou dans l'explicatif, ou encore dans la mécanique à cause de la difficulté pour les acteurs de porter une telle charge émotionnelle. Gervais a fait le même travail d'épuration et d'économie que moi pour aller à l'essentiel de la parole.»

    Lors des représentations du Bruit des os qui craquent en Europe, les réactions du public ont surpris la dramaturge. Elle a constaté que les enfants s'identifiaient aux deux jeunes héros de la pièce, interprétés par Émilie Dionne et Sébastien René, «qui sont encore dans l'action, qui peuvent encore influencer le cours de leur destin». L'infirmière, jouée par Lise Roy, s'adresse quant à elle directement à l'auditoire: «Les adultes dans la salle se sentent souvent coupables, impuissants, responsables, ils trouvent la pièce très dure alors que les enfants y voient plein de vie et d'espoir.»

    Le soleil printanier inonde le bureau du Carrousel, où a lieu notre entrevue. Pour une compagnie comme celle fondée par Lebeau et Gaudreault il y a 35 ans, qu'est-ce que ça signifie d'être invitée à faire partie de la 40e saison du Théâtre d'Aujourd'hui? «C'est un formidable cadeau qu'on nous fait, une splendide marque de reconnaissance», confie l'auteure. Grâce à cette invitation de la directrice artistique Marie-Thérèse Fortin, «je peux continuer de croire en ce que je cherche le plus profondément au monde: réduire ce fossé entre les adultes et les enfants et permettre ces contacts grâce au pouvoir de l'art».

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    Collaborateur du Devoir

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    Le bruit des os qui craquent

    Texte de Suzanne Lebeau mis en scène par Gervais Gaudreault. Une production du Théâtre Le Carrousel et du Théâtre d'Aujourd'hui, en coproduction avec le Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine et la Fédération d'associations de Théâtre populaire (France) présentée au Théâtre d'Aujourd'hui du 31 mars au 25 avril.












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